Opéra
Levy Sekgapane, artiste lyrique de la semaine

Levy Sekgapane, artiste lyrique de la semaine

13 septembre 2019 | PAR Paul Fourier

Levy Sekgapane vient de faire paraître un album d’airs de Rossini dirigé par Giacomo Sagripanti chez Prima Classic. Il est notre invité de la semaine.

Le jeune ténor, Levy Sekgapane, d’origine sud-africaine, a fait ses études de musique puis a participé à des productions d’opéra dans son pays. Ayant obtenu le premier prix dans un certain nombre de compétitions lyriques – dont Operalia en 2017 – il a, dès lors, chanté dans de prestigieuses maisons d’opéra comme Paris, Munich ou Barcelone.
Spécialiste des rôles de ténors dans les opéras bouffes de Rossini (le Barbier de Séville, Cenerentola, le Turc en Italie…), il interprète également Donizetti (L’élixir d’amour et Don Pasquale, prochainement) et Mozart (Idoménée à Salzbourg dernièrement). Il abordera son premier rôle rossinien « seria » (Idreno dans Semiramide) au Liceu en avril 2020.

Profitant de notre rencontre à Salzbourg et de la sortie de son album, il nous a accordé une interview où il parle de Rossini, de ses débuts et ses projets, ainsi que de l’importance de la musique en Afrique du Sud.

Bonjour Levy,
Vous venez d’enregistrer un remarquable disque d’airs de Rossini dirigé par Giacomo Sagripanti. Vous avez la voix idéale pour ce répertoire que vous interprétez à la scène. Pour le moment, vous évoluez plutôt dans l’opéra « buffa » mais on sent que vous êtes tenté par des rôles dans des opéras « seria »…

Oui, je me concentre pour le moment sur les opéras bouffe de Rossini, le Barbier, Cenerentola, le Turc en Italie et l’Italienne à Alger. Je suis très heureux d’avoir le type de voix idéal pour cette musique. J’ai 28 ans, ma voix change déjà et mon registre medium se renforce. Quoi qu’il en soit, les opéras seria de Rossini sont mes préférés. Je ferai d’ailleurs mes débuts, la saison prochaine, dans le rôle d’Idreno dans Semiramide au Liceu de Barcelone. J’ai attendu longtemps que ma voix se développe afin de pouvoir chanter ce rôle. Maintenant je me sens prêt. Je vais ensuite ajouter, petit à petit, d’autres rôles d’opéras seria de Rossini.

Comment avez-vous choisi les airs que vous interprétez dans l’album ?

J’ai sélectionné des rôles que j’ai déjà chantés en scène, donc principalement dans des opéras bouffe, et également ceux que j’adorerais chanter un jour et qui viennent d’opéras seria. Tous ces airs sont différents les uns des autres, mais ils exigent que le chanteur les aborde techniquement pratiquement de la même manière.

Je vois que figure sur le disque, le « cessa di piu resistere » du Barbier de Séville, air qui est fréquemment coupé à la scène tant il est difficile à exécuter dans une représentation complète. D’ailleurs, peu de grands ténors rossiniens de ces dernières décennies l’ont fait. Qu’en pensez-vous ?

Le “cessa di piu resistere” est typiquement un bel air pour ténor léger avec évidemment de nombreuses coloratures. Il a été écrit pour Manuel Garcia mais je peux très bien imaginer que Giovanni Davide, véritable “tenor di grazia” ait pu l’interpréter. Garcia avait une voix plus ample que lui et également plus basse. C’est donc un air qui présente des difficultés en termes d’amplitude et, en même temps, c’est un feu d’artifice vocal avec ses coloratures et ses suraigus. Je ne suis pas surpris qu’il ne soit pas chanté à la scène par la plupart des ténors, car vous devez vraiment être un spécialiste pour l’exécuter correctement. Quelques ténors lyriques le font ou l’ont fait comme Ramon Vargas et Franck Lopardo mais ils sont des exceptions, car ils peuvent couper certains passages difficiles. L’air est, de surcroît, très long et nécessite que vous ayez beaucoup d’endurance pour le livrer après avoir déjà chanté presque tout l’opéra.

On sait qu’il est difficile de parler de ténor rossinien tant les tessitures des créateurs des rôles ont été différentes. Dans l’album, vous semblez vouloir ne pas vous enfermer dans un seul type de voix. Est-il si facile de passer de Almaviva, Ramiro à Idreno ou Rodrigo ?

Excellente question ! J’aime tellement cette musique que lorsque je la chante, je ne pense pratiquement pas aux défis auxquels je vais faire face dans tous ces airs. J’ai vraiment travaillé dur pendant mes années d’études, et ensuite, afin d’être capable de chanter ces airs à ma façon. Ils sont pratiquement écrits de la même façon; la seule différence étant le personnage. Par exemple, Almaviva est un rôle comique alors que Idreno est sérieux. Je dois donc changer de style et être plus noble et catégorique pour le second qui est un roi et qui s’exprime comme une personne de rang élevé; la voix doit donc être plus profonde et plus forte. Pour Almaviva, ce n’est pas le cas; c’est un jeune homme qui apprend probablement à être roi. La voix doit donc être celle d’une jeune qui a de l’autorité. Mais, je ne ressens pas de difficultés à passer d’un rôle à l’autre. Je crois que c’est aussi une question d’attitude; vous devez montrer aux auditeurs que vous êtes capable de changer de personnage avec votre voix.

On a eu de très beaux ténors rossiniens ces dernières décennies. Certains sont-ils des modèles pour vous ?

Bien sûr que sans mes idoles, je n’aurai jamais chanté ce répertoire ! Juan Diego Flórez, Lawrence Brownlee et Gregory Kunde m’ont profondément inspiré.

Y a-t-il d’autres rôles de Rossini que vous ambitionnez de chanter un jour ?

Oui j’aimerais beaucoup interpréter plus de rôles dans des opéras seria et également des opéras comme Matilde di Shabran, Otello, Elizabetta, Riccardo e Zoraide, etc.

Et chez Bellini ou Donizetti ?

J’ai besoin d’attendre un peu pour aborder Bellini, car l’orchestration est plus importante ; mais je vais néanmoins chanter bientôt dans la Somnambule. C’est un bon début. Les Puritains devraient suivre dans quelques années. Chez Donizetti, j’ai déjà chanté des grands rôles comme Ernesto dans Don Pasquale et Nemorino dans L’élixir d’amour. J’y ajouterai probablement Maria Stuarda et Lucrezia Borgia, car je sens que ma voix est en train de devenir adaptée à ces rôles. Il y a aussi d’autres fantastiques opéras que j’aimerais chanter chez Donizetti comme Marino Falliero, un rôle qui a été écrit pour Giovanni Battista Rubini.

On voit que, pour le moment, le répertoire français n’est pas à l’ordre du jour. Pensez vous l’aborder prochainement ?

J’aime beaucoup le répertoire français mais je suis encore très jeune et je ne peux chanter que dans des opéras comiques comme la Fille du régiment ; la Dame blanche de Boieldieu est rarement donné et cela pourrait être bien, ainsi que la version de Paris de l’Orfeo de Gluck qui a été écrite pour un haute-contre. J’ai le temps mais j’aimerais essayer Les pêcheurs de perles qui serait ainsi mon ticket d’entrée dans le répertoire lyrique français.

Vous avez chanté dans des grandes salles comme dans d’autres de dimensions plus réduites. Dans quel type de salle vous sentez-vous le plus à l‘aise ?

Vous savez, l’acoustique est une chose très importante pour un ténor comme moi, car j’aime entendre ma voix bien présente et en capacité de résonner dans l‘ensemble de la salle. C’est clairement un peu plus difficile dans des grandes salles parce que je n’ai pas une grosse voix. Cela dépend de l’acoustique de la salle ou du théâtre et si elle est parfaite pour ma voix, je suis heureux.

Depuis quelques mois, vous enchaînez les rôles avec peu de temps entre chaque, et avec en plus des prises de rôle. N’est-ce pas trop difficile de tenir ce rythme ?

Oh, vous l’avez noté ! Oui, ça a été difficile pour moi, car que j’étais toujours en train de travailler et j’étais stressé ou nerveux. C’est quelque chose que je ne recommencerai plus, car ce n’est pas bien. Je crois que les chanteurs ont besoin de temps pour réfléchir et travailler les détails afin de préparer les rôles et les interpréter correctement. Mais si vous suivez la voie qui a été la mienne, et que je ne conseille à personne, vous avez moins de temps pour vous concentrer sur les détails des rôles.

Vous avez gagné de nombreux prix (premier prix à l’International Belvedere singing competition et au Monserrat Caballé singing compétition en 2015, à Operalia en 2017). Cela vous a-t-il particulièrement aidé ?

Les compétitions m’ont énormément aidé à me faire connaître par des gens importants dans le métier. Venir d’Afrique du Sud et essayer d’entrer dans le circuit principal n’est pas facile et cela m’a définitivement poussé vers le haut.
Après les compétitions Montserrat Caballé et Belvedere, j’ai fait une pause dans ce type d’exercice pour me concentrer sur moi-même et mûrir en tant qu’artiste. Puis après deux ans, j’ai participé à Operalia et cela m’a fait plus encore émerger et connaître davantage.

Vous êtes d’origine sud-africaine. Vous pouvez nous parler de vos études et de vos débuts dans votre pays ?

Je suis venu tard à l’opéra; je n’étais pas musicien lorsque j’étais enfant; j’ai plutôt grandi en faisant du sport, du football, du rugby, du hockey et du cricket. J’étais un enfant très actif. Cependant, la musique était très présente. Ma famille chantait dans les chœurs dans les églises et dans la communauté. L’Afrique du Sud est un pays qui possède un vaste bagage musical, particulièrement pour la musique traditionnelle. Nous chantons beaucoup, lorsque nous sommes heureux, tristes ou encore lors des mariages. Un de mes frères aînés est devenu un musicien classique. C’est ainsi que j’ai pu découvrir les choses. Il est devenu chef d’orchestre et il travaillait avec des chanteurs d’opéra chez nous. J’avais donc l’habitude d’entendre chanter Mozart à la maison et cela m’a progressivement inspiré. J’ai commencé par essayer de les imiter puis j’ai fait de même avec Luciano Pavarotti. Mon frère achetait des CD et des DVD et cela permettait de regarder et d’apprendre. Lorsque j’avais environ 15 ans, j’ai délaissé le sport pour devenir chanteur dans les chœurs où j’ai pu prendre mes premiers cours de chant. J’ai aussi pratiqué le piano qui était mon premier instrument à l’université. J’aimais tellement cela ! Après mon brevet, j’ai opté pour un diplôme d’opéra. J’ai rencontré le ténor Kobie van Rensburg qui mettait déjà en scène des opéras en Europe et il m’a donné mes premières chances. J’ai fait ainsi mes débuts en Allemagne; dans la Cenerentola à Chemnitz et dans le Barbier de Séville à Mönchengladbach. Tout est parti de là.

Cela nous permet de parler un peu de la tradition lyrique en Afrique du Sud. Il y a, depuis longtemps, des chanteurs d’opéra sud-africains qui ont eu une belle carrière. Aujourd’hui, Pretty Yende, Pumeza Matshikiza et vous-même renouvelez cette tradition. Lorsque je suis allé en Afrique du Sud, j’ai été surpris par l’omniprésence du chant dans la vie quotidienne. Finalement, cette tradition semble nourrir toutes les musiques, y compris l’opéra…

Oui, absolument ! La tradition musicale et de chant en Afrique du Sud a eu un fort impact pour l’opéra dans le pays. Si vous demandez aux chanteurs, la plupart vous diront que cela a démarré à la maison, en chantant avec leur famille, à l’église ou à l’école, car le chant est partie intégrante de notre environnement quotidien. Comme vous le savez, L’Afrique du Sud a traversé de nombreux problèmes politiques et les gens avaient l’habitude de chanter pour faire face à leurs problèmes ou pour les dépasser. Maintenant que le pays a de grandes stars d’opéra, cela inspire les jeunes chanteurs et de nombreux talents émergent. Nous avons tellement de chance, je pense, d’avoir de la musique dans nos vies et ainsi, cela permet de révéler aussi très probablement de grands chanteurs dans le monde entier.

Vous n’avez rien de prévu en France pour la saison 2019-2020. Quand aura-t-on le plaisir de vous revoir ?

En effet, je crois que je ne chanterai pas d’opéra en France pendant la saison 2019 – 2020, mais je vais, en revanche, participer à des concerts. Le premier, dirigé par Speranza Scappucci, sera consacré à la Messa di Gloria de Rossini et aura lieu le 29 novembre à la Seine musicale. J’attends cela avec impatience, car Rossini a écrit cette messe pour deux ténors et cela va être très intéressant.

Merci Levy et bonne saison à vous.

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Paul Fourier

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