Opéra
Les ruminations de Siegfried nocturne à Nantes

Les ruminations de Siegfried nocturne à Nantes

24 octobre 2021 | PAR Gilles Charlassier

L’Angers Nantes Opéra ouvre sa saison sous le signe de la création contemporaine, avec la première française du Siegfried nocturne de Michael Jarrell, sur un texte d’Olivier Py traduit en allemand, lequel signe également la mise en scène du spectacle.

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Initialement commandé par le Festival Wagner organisé à Genève, sous la houlette de Jean-Marie Blanchard, pour le bicentenaire de la naissance du compositeur allemand, en 2013, Siegfried nocturne de Michael Jarrell, sur un livret d’Olivier Py, n’avait jamais été donné en France. Alain Surrans, le directeur de l’Angers Nantes Opéra a décidé de réparer cet oubli, avec une production réalisée en partenariat avec l’Orchestre national des Pays-de-la-Loire – où le compositeur suisse est en résidence depuis 2019 – et confiée au dramaturge et metteur en scène auteur du livret, Olivier Py.

Avec son écriture vocale évoluant en parallèle du tissu orchestral, l’ouvrage a des allures de monodrame, genre que Michael Jarrell avait déjà exploré avec Cassandre, en 1994, et Le père, en 2010. Le texte constitue une rumination de Siegfried, archétype du héros wagnérien, à l’heure de la débâcle de l’Allemagne nazie, et la compromission d’une nation symbole de la grande culture dans les tréfonds de l’horreur. Cette méditation aux confins du désespoir et du nihilisme, se fait au bord du Rhin, autre vecteur majeur de l’imaginaire germanique, où Siegfried finira par se noyer, en une variante du retour au fleuve originel à la fin de l’Anneau du Nibelung. Du monologue d’Olivier Py, qui, dans cette relecture du cycle wagnérien, plonge dans quelques unes des obsessions politiques et morales de l’auteur, le musicien a rassemblé douze séquences, avec deux interludes, traduites en allemand, langue vernaculaire du personnage.

Dans ce rôle unique, exigeant une présence continue pendant les soixante-dix minutes de la pièce, Otto Katzameier se révèle admirable d’engagement, jusque dans les nuances de la vulnérabilité et de la défaite des idéaux. Le baryton allemand s’attache autant à la couleur de la déclamation qu’à la vigueur du chant lorsque la partition glisse vers des accents plus lyriques. La palette expressive se met constamment au service de la justesse théâtrale, dans une symbiose qui prolonge le projet wagnérien. Autour de lui gravitent, telles des ombres, les trois filles du Rhin, confiées à Dima Bawab, Pauline Sikirdji et Sophie Belloir, formant un pertinent camaïeu de babils. A la tête de l’Orchestre national des Pays-de-la-Loire, Pascal Rophé fait respirer une trame musicale évocatrice, esquissant des paysages intérieurs au diapason du désastre alentour, et qui soutient le verbe, sans se soumettre ni le concurrencer.

La mise en scène d’Olivier Py se concentre sur l’hébétude de Siegfried, dans une scénographie de cendres et de projections aux teintes d’archives sur les ruines de l’Allemagne bombardée, conçue par le partenaire de longue date Pierre-André Weitz, et rehaussée par les lumières blafardes d’un autre fidèle, Bertrand Killy. Avec quelques images fortes, telle la chute de chaussures depuis les cintres évoquant autant la macabre thésaurisation des camps de concentration que la longue marche d’une humanité au bord de l’impasse, sinon du gouffre, le spectacle illustre le propos avec une évidente force dramatique qui rejoint celle de l’oeuvre elle-même. Une ouverture de saison courageuse et magistrale qui dément la marginalisation où l’on voudrait maintenir la création contemporaine.

Gilles Charlassier

Siegfried nocturne, Michaël Jarrell, mise en scène : Olivier Py, Angers Nantes Opéra, Théâtre Graslin, Nantes, du 17 au 21 octobre 2021, et à Angers le 9 novembre 2021.

© Jean-Marie Jagu

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