Opéra

Leporello star du Don Giovanni de Braunschweig au Théâtre des Champs-Elysées

Leporello star du Don Giovanni de Braunschweig au Théâtre des Champs-Elysées

14 décembre 2016 | PAR Yaël Hirsch

Cette première quinzaine de décembre 2016, le Théâtre des Champs-Elysées propose une nouvelle version du mythique opéra de Mozart et Da Ponte. Et c’est le directeur du Théâtre de l’Odéon, Stéphane Braunschweig et familier du théâtre de l’avenue Montaigne qui signe la mise en scène de cette production qui fait la part belle à de nouvelles voix, et dirigé par Jérémie Rohrer à la tête du Cercle de l’Harmonie. Alors que le public français est très marqué par la version radicale et sociale de Haneke à Bastille, la vision plus classique de Braunschweig sur le grand séducteur semble un peu pâle, même si elle met Leporello et donc l’irrésistible Robert Gleadow en son centre.

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Une plateau coulisse entre un lit de morgue branché sur un crématoire et un lit voluptueux où s’abattre. Les premières notes de la fameuse ouverture où plane l’ombre du commandeur se font entendre, fortes et solenneles, avec tout de même un grand couac aux 2/3 du chemin. Les deux héros sont en scène et déjà, avec une bonne vingtaine de centimètres de plus et une sensualité diabolique, Robert Gleadow en Leporello mélodieux, drôle, puissant et sexy en diable ombrage le nerveux et solide Jean-Sébastien Bou en Dom Juan. Le désir, la mort, la vie vont très vite dans le début de l’opéra de Mozart écrit en moins d’un mois et où les airs les plus célèbres s’enchaînent au fur et à mesure que les personnages se présentent à nous. Chez Braunschweig, quand elles ne portent pas de talons pour faire figurantes, et quand elles ne sont pas solides paysannes comme Zerline (excellente Anna Grevelius, d’une intense maîtrise dans le « Batti Batti O bel Mazetto » qui ne fait que prendre corps et importance tout au long de l’opéra), les héroïnes de Mozart se découvrent allongée, nuisette noire ou blanche remontée jusqu’au nombril. La frêle Myrto Papatanasiu est convaincante en fille du commandeur, même si sa voix pourtant très expressive semble lutter pour habiter ce rôle difficile, faute de puissance. Elle est meilleure dans le duo avec Don Ottavio (Julien Behr, « Fuggi, Crudele, Fuggi ») que dans ses airs solo (« Or sai chi l’onore »). En face, la charismatique Julie Boulianne campe une Dona Elvira vivante, puissante, amoureuse délaissée et vengeresse qui chante haut et fort sa révolte.

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Tandis que le corps du commandeur allongé à la morgue les pieds sous un drap vient hanter les séductions du premier acte et que Leporello masse mollement son maître en caleçon noir et peignoir sur un autre plan horizontal, la proposition sobre et moderne que fait Braunschweig pour Don Juan s’immobilise à la fin de l’acte 1 et le bal d’anniversaire de Zerline nous fait passer d’aujourd’hui aux costumes d’un 18e siècle vénitien très stéréotypé. La couleur fait son entrée pour une partouze un peu trop attendue, le balcon s’installe au-dessus du soupirant et une galerie de costumes fait office de démons…

Les 20 minutes d’entracte n’y font rien, les hésitations de la proposition scénique, accordées avec un orchestre qui a tendance à jouer en deux vitesses (fort/chuchoté, mais souvent fort pour signifier la vitalité, couvrant ainsi généreusement les voix des chanteurs) brouillent les pistes et ne laissent pas le public entrer dans les confessions que lui font chacun des personnages de l’opéra avec leurs airs. Si l’on avait aimé le classicisme de Braunschweig dans Norma l’an dernier au TCE, Don Giovanni ne l’inspire pas. Le deuxième acte est néanmoins le moment où les voix se révèlent et se réveillent : en Leporello, Robert Gleadow continue à nous éblouir, mais la voix de Jean-Sébastien Pou en Don Juan en impose de plus en plus et le public l’applaudit à chaque air avec joie. La scène du commandeur (convaincant Steve Humes) fait passer Don Juan de la table au four, comme un poulet et le final finit d’adouber Leporello, au centre du lit d’hôpital blafard alors qu’on célèbre le châtiment de la perversité.

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Malgré les interrogations sur la mise en scène et les questions sur l’orchestration, les voix de cette production et le plaisir d’entendre encore et encore Don Giovanni sont autant de bonnes raisons d’aller célébrer Leporello au Théâtre des Champs Elysées avant le 15 décembre ou de retrouver ce spectacle sur France Musique pur commencer l’année le 1ier janvier à 20h.

Durée du spectacle : 3h30 avec entracte de 20 min.
Visuels : photos officielles TCE

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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