Opéra
Le Marchand de Venise se redécouvre à Saint-Etienne

Le Marchand de Venise se redécouvre à Saint-Etienne

05 juin 2015 | PAR Elodie Martinez

Le Marchand de Venise est un opéra assez peu connu et très peu joué inspiré de l’œuvre de Shakespeare de 1598. La raison de cela paraît être simple : le caractère véritablement antisémite du livret laisse assez peu de place au doute. Rassemblant et nourrissant tous les clichés contre ce peuple, elle semble opposer la compassion des Chrétiens au désir de vengeance des Juifs, bien sûr tous très proches de l’argent. Programmer cette œuvre est donc un pari risqué, surtout par les temps qui courent. Pourtant, force est de constater que cela fut ici fait intelligemment…

L’opéra en trois actes de Reynaldo Hahn, fils d’un juif allemand, fut créé en 1935 sur un livret français de Miguel Zamacoïs mettant en scène le personnage de Shylock, un juif usurier. Nous avons ici deux principales intrigues qui sont plus ou moins liées : Antonio, riche marchand de Venise, ne pense qu’à faire le bien avec sa fortune. Ainsi, lorsque son ami Bassanio lui demande de l’aide pour pouvoir prétendre épouser Portia, la femme qu’il aime depuis le jour qu’il la vît, Antonio lui offre généreusement 3000 ducats. Ne les ayant malheureusement pas sur lui car la totalité de sa fortune voyage alors sur divers navires, ils vont trouver l’usurier Shyrock (non sans un petit air antisémite de la part du marchand). Ce dernier finit par accepter de lui prêter la somme mais dresse un étrange contrat : au lieu d’un pourcentage pour le prêt, il souhaite pouvoir prélever une livre de chaire sur le marchand si celui-ci ne peut régler sa dette en temps et heure. On apprendra plus tard que cet accord vient de la haine viscérale du juif pour les chrétiens, d’autant plus qu’entre-temps la fille de Shyrock, Jessica, s’est enfuie au bras d’un chrétien, Lorenzo, un ami d’Antonio et de Bassanio.

Le second acte est consacré aux péripéties amoureuses : on y découvre Portia et sa suivante Nérissa ainsi que leur histoire : Portia doit faire passer le test des 3 coffres à ses prétendants. Seul celui qui choisira celui marqué par son père entre l’or, l’argent et le plomb pourra l’épouser. Bassanio arrive avec son ami Gratiano, réussi l’épreuve pour le plus grand bonheur de Portia tandis que Nérissa et Gratiano sont heureux d’enfin pouvoir se déclarer leur flamme. Ils seront ensuite rejoint par Lorenzo et Jessica, mais une mauvaise nouvelle vient troubler ce bonheur : tous les navires d’Antonio ont sombré, le laissant ruiné et incapable de rembourses sa dette à Shyrock. Bassanio et son ami décident de retourner l’aider comme il le leur demande, ce qu’acceptent volontiers leurs femmes. Toutefois, si elles leur font croire qu’elles restent les attendre, elles prévoient en réalité de se travestir et de les suivre jusqu’à Venise.

Le dernier acte représente quant à lui la mascarade d’un procès : Shyrock exige son dû, ce que refuse Antonio qui craint pour sa vie. L’affaire est donc portée devant le doge et c’est Portia, travestie en jeune docteur, qui est chargée du jugement. On s’en doute, elle parviendra à sauver l’ami de son mari par une habilité de l’esprit, et arrivera également à faire condamner l’usurier qui se trouve obligé de céder sa fortune.

L’intrigue est donc fort complexe mais sans pour autant perdre le spectateur. Si le deuxième acte est porté sur les relations amoureuses, les deux autres sont porteurs de clichés antisémites que le metteur en scène, Arnaud Bernard, réussit à tempérer par une mise en scène minimaliste mais efficace où les grands tableaux blancs qui servent aussi parfois de murs ont pour utilité de permettre la diffusion d’images d’archives sur l’antisémitisme de la Seconde Guerre Mondiale, les horreurs auxquelles il a conduit mais aussi d’autres images se rapportant aux conséquences de ce genre de haine. Tandis que le texte est accusateur, les images montrent ou cette dernière peut amener. Le balancement est omniprésent et rend la production extrêmement plaisante, rappelant où conduit une haine raciale comme celle-ci.

La direction de Franck Villard est elle aussi très intelligente, laissant aller la douceur de la partition qui englobe la salle. Les voix, elles, sont globalement très belles et on prend plaisir à retrouver Philippe Talbot entendu dans La Chauve-Souris. Guillaume Andrieux campe un superbe Bassanio qui ne cesse de courir et de faire de grandes enjambées sur scène mais dont le timbre résonne admirablement, de même que celui de Frédéric Goncalvès en Antonio. Les femmes ne sont pas en reste non plus, mais Isabelle Druet se démarque nettement grâce à une voix profonde et claire ainsi qu’à une prononciation absolument superbe, de même que pour ses compatriotes. Gabrielle Philiponet atteint parfois elle aussi certains sommets mais on note une certaine inconstance, tant dans la projection de sa voix que dans sa prononciation. Rien qui ne soit cependant regrettable, loin de là !

Un beau risque pour une belle production stéphanoise !

Infos pratiques

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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