Opéra

Le Freischütz au Théâtre des Champs-Elysées : une initiation qui prend le risque d’égarer son public dans la forêt.

Le Freischütz au Théâtre des Champs-Elysées : une initiation qui prend le risque d’égarer son public dans la forêt.

22 octobre 2019 | PAR Lise Lefebvre

Dans une production courageuse qui mêle projections vidéo et savants effets de lumière, ce Freischütz, vocalement splendide, peine à convaincre totalement.

A la fois classique et romantique, se souvenant de Mozart mais précurseur de Wagner, Le Freischütz est un opéra singulier, baigné dans une atmosphère fantastique et diabolique, ancré dans l’imaginaire allemand, notamment par l’omniprésence de la forêt, qui lui prête une atmosphère de conte de fées. On y trouve des chasseurs maudits, une incarnation du Malin qui rôde dans la Gorge aux Loups, la nuit, une pure jeune fille, enjeu d’une épreuve de tir, et des symboles à foison. Autant dire que les metteurs en scène s’en sont donné à cœur joie par le passé, soit dans le spectacle à costumes folkloriques, flirtant dangereusement avec le kitsch, soit, plus récemment, dans la dérision de l’attirail germanique un peu encombrant qui rôde dans le livret.

Rien de tout cela dans la production de la compagnie 14:20, qui a choisi de centrer son travail sur l’ombre et la lumière—la forêt se cachant dans l’ombre, la lumière, par contraste, se logeant dans les balles que forge le diable, ou dans des lampes, suspendues aux cintres et tenues par les représentants de l’autorité. Dans ce dispositif dépouillé, le plateau est laissé nu, parfois occupé par un écran noir, où apparaissent des figures fantomatiques, ou bien coupé en avant-scène par un rideau clair sur lequel défilent des images de forêt en caméra subjective.

La présence diabolique est dansée par un Clément Dazin impressionnant, et chantée off par l’interprète qui incarne aussi son double lumineux—et un brin sentencieux—l’Ermite, arbitre moral et deus ex machina. Ce parti-pris de laisser au mouvement des possibilités infinies permet de faire advenir la magie et l’inquiétude, sinon la terreur, sur le plateau. De ce point de vue, « La » scène de la Gorge aux Loups, les monologues de Kaspar, le chasseur maudit, ou de Max, son camarade tenté par les expédients du diable—tous les deux parfaitement incarnés par Vladimir Baykov et Stanislas de Barbeyrac—sont une vraie réussite.

Moins convaincants semblent les moments où intervient le choeur—la direction d’acteurs laisse alors les choristes alignés en fond de scène, sans qu’en émerge une réelle dynamique—et le début de l’acte II ; malgré une proposition intéressante—le portrait qui a blessé Agathe, l’héroïne, en tombant, est un écran vidéo où apparaît l’ancêtre qu’on a vu évoquer le démon pendant l’ouverture—cette lecture n’est pas creusée davantage.

À la tête de l’Insula orchestra, Laurence Equilbey met en lumière l’héritage mozartien de l’ensemble ; en résulte une approche lisible, équilibrée, charmante même, mais qui manque parfois un peu de noirceur—en particulier dans l’ouverture. L’ensemble Accentus brille par sa précision, et offre une lecture tout aussi harmonieuse. Les deux héros, Max et Agathe, suivent d’ailleurs un parcours assez analogue à celui de Tamino et Pamina dans La Flûte enchantée—de l’ombre à la lumière—et sont chantés ici par deux interprètes qui brillent habituellement dans Mozart. Stanislas de Barbeyrac, avec son timbre légèrement assombri—ce qui n’empêche pas de très beaux aigus—séduit dans les nombreuses couleurs de ses arias—en particulier celle du premier acte. Johanni van Oostrum prête à Agathe la beauté de sa voix chaleureuse et très féminine, aux accents presque fragiles. Le formidable Kaspar de Vladimir Baykov donne envie d’entendre son Klingsor. Dans Ännchen, Chiara Skerath fait un numéro de séduction plein de grâce et d’humour. La brève apparition de Daniel Smutzhard en prince Ottokar suffit à provoquer, juste titre, l’enthousiasme de la salle, et le double rôle de démon et d’ermite donne à Christian Immler l’occasion de déployer son medium somptueux et ses graves pleins d’autorité. Enfin, dans le rôle du chasseur Kilian, le jeune Anas Séguin impose une présence et une voix pleines de maturité.

Alors que le livret se termine sur le triomphe sans partage de l’amour et d’un équilibre moral retrouvé—et présents sur le plateau dans l’image du torrent qui éclaire le fond de scène et brille sur les tissus argentés—le chasseur Kilian trouve les balles du diable ; le cycle du mal semble donc prêt à recommencer. La dernière image du spectacle est cette balle maudite qui brille dans le noir de la forêt, conclusion forte d’un spectacle qui peut paraître inégal, mais qui a le mérite de la cohérence et d’une inventivité visuelle assumée. C’est peut-être pourquoi, au moment des saluts, les bravos l’ont emporté sur les huées.

Au Théâtre des Champs-Elysées les 21 et 23 octobre à 19h30.

Avec : Stanislas de Barbeyrac, Johanni van Oostrum, Vladimir Baykov, Chiara Skerath, Thorsten Grümbel, Christian Immler, Daniel Schmutzhard, Anas Séguin, Clément Bazin, Adrien La Marca

 

Visuel :(C) Vincent Pontet 

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Lise Lefebvre

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