Opéra
Le divin Or du Rhin pour quelques-uns à l’Opéra Bastille

Le divin Or du Rhin pour quelques-uns à l’Opéra Bastille

01 décembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Ni les confinements, ni les couvre-feux, ni les grèves n’auront empêché la Tétralogie de Wagner d’exister à l’Opéra de Paris. C’est avec beaucoup d’émotion, et infiniment de plaisir, que les chroniqueurs de Toute La Culture se sont relayés, cette semaine, à l’Opéra Bastille et iront ensuite à L’Auditorium de Radio-France pour suivre, avec quelques-uns de leurs collègues, l’épopée de Wagner dirigé par Philippe Jordan : intégrale, magistrale, mais sorti de la gangue monumentale. Après La Walkyrie, nous avons rebroussé chemin dans le Ring pour vivre l’épisode inaugural de l’Or du Rhin.

Laissez-passer pour sortie professionnelle et masque de rigueur. Et néanmoins, une impression grisante des chemins de traverses d’abord ressentie lorsque nous passons par l’entrée réservée d’ordinaire aux professionnels et située rue de Lyon. Le cœur se soulève de joie à retrouver notre cher Opéra Bastille. Deviner sous les masques les traits familiers des visages de quelques collègues finit de nous convaincre : nous allons enfin pouvoir entendre de la musique en live. Et quelle musique : le grand projet de la saison 2020-21 de l’Opéra de Paris, dirigé par Philippe Jordan juste avant son départ ! Cela devait avoir lieu en mars, renouant avec la grandeur de Boulez et Chéreau, mais sur scène, avec décors, costumes et le duo Jordan / Bieito. Tout fut transformé, après le couperet du premier confinement, en une version live et concert en novembre, et dans le respect des consignes de sécurité sanitaire. Même impératif pour les répétitions qui eurent bien lieu en octobre et puis, il y eut le couvre-feu et re-confinement. Mais il ne fut pas question de ne pas entendre la tétralogie de l’Opéra de Paris. Finalement, c’est donc sans public avec seuls quelques journalistes admis dans la salle et un orchestre étalé sur toute la scène de Bastille pour permettre le respect des distances de sécurité.

Quand nous nous asseyons au balcon, les musiciens sont là. Ils sont très concentrés, entendent les dernières recommandations de leur chef et sont prêts à s’élancer dans un sprint wagnérien de 2h30 sans entracte. Il y a quelque chose qui renoue avec les origines du Théâtre dans la guerre des Dieux, avec un nain et des géants, présentée dans l’Or du Rhin. L’intrigue est donc mythologique : repoussé par les filles du Rhin, le nain Alberich s’empare du trésor du fleuve. Le roi des dieux Wotan a promis Freia, la sœur de sa femme Fricka, aux géants Fasolt et Fafner, pour qu’elle les aide à repeupler leur tribu. Fricka veut sauver sa sœur et Wotan propose d’échanger sa belle-sœur contre le trésor du Rhin. Quand Alberich – qui se métamorphose en dragon et crapaud grâce à l’or fondu en anneau – est mis hors d’état de nuire par Wotan et les géants, il maudit d’Or du Rhin. Cette malédiction clôt l’opéra et ouvre le cycle du Ring.

S’il n’y a ni grand château ni eau fluviale suggérés dans cette version concert et si les musiciens et chanteurs sont masqués et habillés dans leurs tenues personnelles, le déploiement des instruments dans la profondeur de la scène de l’Opéra Bastille est déjà spectaculaire. Les chanteurs, eux, se relaient à l’avant de la scène, devant les pupitres selon une rotation étudiée de la droite à la gauche de notre champ de vision pour ne pas se croiser ou trop se rapprocher. Mais cela ne les empêche pas de jouer, bras et regards expressifs, au moment ou suffisamment loin des collègues, ils peuvent pleinement chanter Wagner.

Dès l’ouverture, la magie opère, avec un Wagner soyeux, chaleureux, extrêmement sensuel. Certes, Alberich (Jochen Schmeckenbecher, puissant baryton à la diction parfaite et au jeu merveilleusement expressif) convoite les filles du Rhin, donc l’heure est au velours, à la parade nuptiale et à la séduction, mais à aucun moment de l’opéra, la terreur ne l’emporte sur la volupté. Et l’accord des trois voix de filles du Rhin (Tamara Benjesevic, Maria Kataeva et Claudia Huckle) est simplement lumineux. La figure – et la voix féminine – la plus charismatique est probablement celle incarnée Ekaterina Gubanova en déesse Fricka. Dès le deuxième tableau, la mezzo-soprano parvient à incarner la femme de Wotan avec puissance, sans aucune aigreur, au point qu’elle éclipserait presque l’excellent Iain Paterson en tout-puissant Wotan. En géant Fasolt, Whilhelm Schwinghammer nous enchante, et en Loge, dieu du feu, Norbert Ernst donne une réplique marquante à Wotan. Alors que l’on n’a pas besoin de voir autre chose que le visage de Jochen Schmeckenbecher pour l’imaginer transformé en crapaud, les moments où l’orchestre prend le dessus et les voix laissent toute la place aux instruments sont eux aussi d’une sensualité magique. Percussions et trompettes ne menacent jamais de trop d’écrasement et c’est avec clarté, rythme, chaleur et ivresse que les quatre scènes se suivent. L’apparition de Erda, la déesse de la terre, incarnée par Wiebke Lehmkuhl finit d’ancrer les choses dans la quatrième scène et l’on succombe au mystère profond de son « Wie alles war, weiss ich ». Heureusement, il reste à Iain Paterson/ Wotan la capacité de proclamer le Walhalla (la résidence des dieux) et d’ouvrir un cycle dont nous allons suivre chaque mesure.

Il est 22h lorsque nous sortons – toujours par les coulisses – de l’Opéra Bastille et traversons, toujours sous sauf-conduit un Paris plus vide qu’à 4 heures du matin. Mais les voix du Ring résonnent encore et, avec elles, l’espoir d’un temps proche où nous serons immergés dans une salle comble et en santé, pour entendre sur scène, avec mise en scène et costume ce Wagner chatoyant dont nous avons eu la primeur.

L’Or du Rhin est à retrouver en œuvre inaugurale du Ring sur France Musique le samedi 26 décembre à 20h.

visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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