Opéra

L’anti-héroïsme des Troyens selon Thalheimer à l’Opéra de Hambourg

L’anti-héroïsme des Troyens selon Thalheimer à l’Opéra de Hambourg

14 octobre 2015 | PAR Christophe Candoni

Sous un déluge de sang versé, Les Troyens s’exposent sur la scène de l’Opéra de Hambourg comme un peuple moins conquérant que dévasté par la guerre et condamné à chercher asile dans une citadelle assiégée dont les hautes cloisons, même baignées d’une lumière d’aurore et taillées dans le bois clair, paraissent plus oppressantes que toutes les cavités d’une prison. Kent Nagano et Michael Thalheimer livrent une version resserrée et éviscérée de l’œuvre monumentale de Berlioz rendue en toute simplicité dans sa fulgurance tragique et universelle.

Pour une ouverture de saison combinée au lancement d’une nouvelle ère à l’Opéra de Hambourg, le choix de programmer Les Troyens pouvait s’imposer. Le spectacle privilégie aux proportions démesurées du chef d’œuvre de Berlioz un travail ramassé où prévaut l’intensité dramatique et musicale. La mise en scène de Michael Thalheimer ne cède ni au décorativisme d’un Yannis Kokkos ni à l’imagerie hollywoodienne d’un McVicar. Elle pourrait davantage se rapprocher du très sobre et beau travail réalisé par Herbert Wernicke et remonté la dernière fois à Paris en 2005 bien après sa création strasbourgeoise en hommage à son créateur disparu. Une même tension latente et brutale entre l’ici et l’ailleurs fait du plateau totalement vide un espace intime destiné au récit et à la confession tandis que tout ce qui s’apparente à la grandiloquence des évènements du livret se voit refoulé en hors-scène. Ce choix dramaturgique passionnant est caractéristique du geste net et tranchant que déploie Thalheimer au théâtre et, depuis son Enlèvement au Sérail berlinois, à l’opéra.

Kent Nagano, nouveau directeur musical des lieux, livre une direction d’orchestre absolument concordante en optant pour une interprétation vive, claire et inspirée, suffisamment noble et bouillonnante, débarrassée de ses boursouflures. Une version inédite de l’œuvre (aménagée par son compositeur lui-même à plusieurs reprises) est donnée avec de nombreuses coupes. Elle est ici inhabituellement réduite à un peu plus de trois heures de représentation. Un seul entracte sépare la prise de Troie et la partie carthaginoise, chacune jouée sans interruption.

Les deux chanteuses phares de la production, Catherine Naglestad, en Cassandre hallucinée et Elena Zhidkova en Didon royale et altière, sont rayonnantes. Elles disposent de moyens scéniques et vocaux généreux pour porter sans retenue le destin de leur personnage à l’incandescence. A leurs côtés, le fugitif Enée de Torsten Kerl est un brin étriqué au démarrage mais, fort vaillant, il se libère progressivement et fait une fin remarquable. Le reste de la distribution est solide. On y tient entre autres l’impeccable Chorèbe de Kartal Karagedik, l’Ascagne délicieux de Christina Gansch aux ailes d’un petit ange de pureté sous l’oppression du conflit, tandis que demeure comme seule petite exception un Narbal peu joli car bien trop engorgé (Petri Lindroos).

Réduits à l’immobilisme et la frontalité, les chanteurs paraissent formidablement expressifs. Distordus, recroquevillés, ils exposent crument leur vulnérabilité à la rampe. Un liquide vermillon catapulté sur eux dégouline inexorablement et souille l’espace et les corps inlavables, pas même par la mousson drue qui s’abat pendant la très poétique scène de chasse. Dans une économie plus qu’éloquente, la violence et la désolation du monde et des êtres investissent la scène et émeuvent. Ces Troyens sont des humains, nos contemporains, des antihéros saisissants.

Photo © Hans Jörg Michel

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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