Opéra

« Katia Kabanova » à Nancy : le suicide comme seule échappatoire

« Katia Kabanova » à Nancy : le suicide comme seule échappatoire

31 janvier 2018 | PAR Julien Coquet

Un plateau vocal solide, une mise en scène habile et intelligente et une direction musicale intense portent l’ouvrage de Janacek à un très haut niveau.

Il est des ouvrages de saison. En décembre dernier, à Nancy, nous nous réjouissions de la production de Hansel et Gretel, ouvrage des fêtes de fin d’année tant les mélodies entêtantes et l’esprit des contes s’en dégagent. Le mois de janvier est, lui, plus triste : la période suivant les fêtes amène un temps gris et pluvieux ; l’humeur se fait morose. Katia Kabanova n’apporte malheureusement pas beaucoup de joie et semble parfaitement s’accorder à l’esprit de saison.

La force de l’ouvrage de Janacek (1854 – 1928), c’est tout d’abord sont livret. Tiré d’une pièce de théâtre, L’Orage, d’Alexandre Ostrovski, l’opéra se concentre sur Katia Kabanova, persécutée par sa belle-mère et femme d’un pleutre, malheureusement amoureuse de Boris, le neveu d’un riche commerçant. Or, comme l’écrit Philipp Himmelmann, le metteur en scène : « Cette âme est caractérisée par des exigences morales énormes vis-à-vis d’elle-même. Cela la rend incapable de vivre dans un monde caractérisé par l’hypocrisie, la sensualité réprimée et une structure despotique. Son suicide est la dernière issue ».

Le dispositif scénique est audacieux : un décor unique représente un palier d’immeuble où les appartements sont uniformes. Le décor glisse de la gauche vers la droite, de nouveaux panneaux apparaissant et créant une atmosphère renouvelée mais cependant constante : il faut que tout change pour que rien ne change. Et la Volga est alors symbolisée par ces panneaux mouvants recouverts d’un papier peint orné de nénuphars. Outre les beaux costumes signés Lili Wanner, louons la direction d’acteurs : tout est calculé et rien n’est gratuit. Chaque personnage est enfermé dans une société répressive où la sexualité ne peut être que cachée : s’il y a des rapports, ils sont forcément décevant, comme le prouve l’impuissance de Dikoï. Seules les servantes Glacha (Caroline MacPhie) et Fiekloucha (Marion Jacquemet) vivent leur sexualité avec plaisir et sans répression. Enfin, l’intensité dramatique du livret confère de beaux moments émotionnels, comme cette scène finale de l’acte I où Varvara, la fille adoptive des Kabanov, retient sa mère qui se prépare à invectiver une nouvelle fois Katia.

Dans la fosse, Mark Shanahan fait des merveilles. Oscillant entre modernité et musique folklorique comme le veut la partition de Janacek, le chef d’orchestre parvient à des sommets de violence, emportés par l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Chaque ligne ressort clairement et le final, renforcé par l’intervention du Chœur de l’Opéra national de Lorraine, laisse difficilement de marbre.

Helena Juntunen, que l’on avait pu entendre l’an passé à Strasbourg dans le rôle de Salomé, incarne de nouveau avec réussite l’un des personnages les plus importants de l’histoire opératique du XXème siècle. La voix s’adapte à toutes les situations : tantôt caressante avec sa belle-mère qu’elle essaye tant bien que mal d’apprivoiser, elle se fait ensuite désespérée dans ce monologue final où Katia prend sa funeste décision. Son amant, interprété par Peter Wedd, est un homme attirant, traversé par le désir qui sait rendre ses quelques interventions bienvenues tandis que son oncle, Dikoï (Alexander Teliga), possède une terrible noirceur.

La belle-mère, Kabanikha, chantée par Leah-Marian Jones, est un personnage effrayant : dominatrice et castratrice, elle martyrise son fils comme sa belle-fille. Leah-Marian Jones est aidée dans ce rôle par des aigus qui montent très rapidement et se font quelques fois perçant, renforçant la violence du personnage. Son fils sur scène, Eric Huchet, campe un Tikhon ambivalent, entre soumission et méchanceté.

Un autre couple important de la soirée est celui formée par Koudriach (Trystant Llyr Griffiths) et Varvara (Eléonore Pancrazi) : les deux sont tout aussi formidables que le reste de la distribution. Le premier livre une chanson folklorique sur le bord de la Volga émouvante grâce à une voix enjôlant. Eléonore Pancrazi est elle aussi dotée d’un timbre puissant, arrivant même à tenir tête à sa belle-mère.

Bref, c’est une belle réussite que cette Katia Kabanova à Nancy. A l’heure où trois grandes maisons d’opéra programment De la maison des morts du même compositeur (Paris dans la production de Patrice Chéreau, Munich dans une nouvelle production de Frank Castorf et Londres qui propose la vision de Krzysztof Warlikowski), il est grand temps de s’intéresser encore plus à la musique du compositeur tchèque.

Katia Kabanova de Leos Janacek à l’Opéra national de Lorraine le mardi 30 janvier 2018 à 20h. Direction musicale de Mark Shanahan et mise en scène de Philipp Himmelmann.

©Opéra national de Lorraine

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