Opéra
[Interview] Raymond Duffaut : »Il est temps d’épouser des technologies d’aujourd’hui »

[Interview] Raymond Duffaut : »Il est temps d’épouser des technologies d’aujourd’hui »

18 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pour son troisième projet, Le Centre Français de Promotion Lyrique se lance dans la création d’un opéra contemporain et passe commande à Martin Matalon, compositeur argentin vivant en France. L’Ombre de Venceslao de Copi, mis en scène par Georges Lavelli sous la direction musicale d’Ernest Martinez Izquierdo sera son premier Opera. Le spectacle verra le jour sur la scène de l’Opéra de Rennes à l’automne 2016 mais déjà, aujourd’hui une présentation des décors du projet sera présentée lors d’un événement privé au Théâtre du Châtelet. Nous avons rencontré pour l’occasion Raymond Duffaut, à la fois directeur du CFPL et des Chorégies d’Orange

Amélie Blaustein Niddam : Pouvez-vous me présenter le Centre Français de Promotion Lyrique ?

Raymond Duffaut : C’est une association qui regroupe l’ensemble des directeurs de maisons d’opéra françaises et un certain nombre de maisons européennes. Il a pour objectif principal et primordial d’aider à la découverte et à la promotion des jeunes chanteurs qui travaillent dans le domaine de l’opéra car c’est un métier de plus en plus difficile, de plus en plus exigeant. On est face à une mondialisation comme dans tous les autres domaines : l’économie par exemple. Maintenant il y a énormément de chanteurs qui viennent d’Asie. Les jeunes chanteurs français ont besoin de beaucoup plus d’armes qu’il y a trente ou quarante ans. Il y a quarante ans, la voix était une qualité nécessaire et évidente, aujourd’hui ça reste nécessaire mais pas suffisante. Il faut y avoir le physique du rôle, l’aspect dramatique du rôle car le cinéma est passé par là, ce qui fait que le public a des attentes qu’il n’avait pas avant. Il faut épouser son temps et l’interprétation a beaucoup évolué aussi. Il faut un style, une connaissance des langues, enfin tout un panel de qualités qu’on pouvait ne pas avoir avant.

Et c’est un organisme qui est public ?

Non, il est privé.

L’ombre de Venceslao est votre troisième projet. Vous avez déjà un regard sur ce qui s’est passé avant. Quel est le bilan ?

Le premier grand projet, on l’avait fait à trois reprises. C’était un concours qui s’appelait « Voix nouvelles » et qui est différent de ce que sont les concours d’opéra habituels comme il en existe de nombreux partout. Au lieu que les candidats se déplacent pour passer un casting, c’est nous qui nous déplacions pour découvrir des voix sur le territoire hexagonal et sur les outre-mers. En 88, en 98, en 2002 où on a révélé des voix complètement inconnues. Nous notre volonté, ça n’est pas de découvrir des voix déjà formées, déjà prêtes pour le métier. C’est de découvrir des voix qui peuvent être à l’état brut. Après, on les oriente vers des conservatoires, des centres de formation voire une carrière. C’est comme ça qu’on a découvert Nathalie Dessay, parce qu’elle était dans le cœur du Capitol de Toulouse et elle était même pas arrivée lauréate de l’édition. Elle était arrivée cinquième ou sixième, comme quoi le jury peut se tromper lui aussi. Les choses peuvent évoluer de manière différente. Et puis on a découvert tout un tas de chanteurs, qui après ont fait une carrière nationale et internationale. On a dit : Mais pourquoi on ferait pas ça autour de l’idée d’un opéra. D’où l’idée qu’on avait eu de monter Le voyage à Reims de Rossini, parce qu’il fallait qu’on trouve un opéra qui ne soit pas régulièrement joué par l’ensemble des opéras, qui est un ordre d’interprètes important aussi de manière à ce que toutes les tessitures de voix soient représentées ce qui était le cas du Voyage à Reims. Et donc on a fait ça il y a six ou sept ans maintenant. J’avais réussi à fédérer 17 maisons françaises d’opéra qui avaient co-produit l’ouvrage. Cela avait permis aux jeunes chanteurs d’être à l’affiche de 50 représentations sur 50 000 spectateurs qui ont assisté à la production, cela a permis à ces jeunes chanteurs de se faire connaitre par le public mais aussi par l’ensemble de la profession, l’ensemble des directeurs.

Comment cela se passe-t-il avec les autres directeurs d’opéra ?

Comme directeur du CFPL je prends mon téléphone, je prends mon mail et puis je contacte l’ensemble des directeurs pour leur parler de projets, d’éventuelles associations. Parfois c’est facile, parfois c’est un peu moins immédiat, il faut un peu plus de persévérance. Il faut que le projet coïncident avec ce que souhaite faire chaque directeur dans sa maison donc je pense que c’est assez exemplaire d’avoir réuni 17 maisons, surtout que l’Opéra c’est quand même quelque chose de lourd à monter et à produire. C’est pas comme au théâtre où il y a 3 ou 4 acteurs ou la danse quand il y a 6 ou 7 danseurs. Après on a signé une nouvelle convention avec la SACD, qui s’occupe des droits d’auteurs, et dans le partenariat avec cette convention, la SACD souhaitait, de par l’aide qu’elle nous apporte sur ces projets, qu’on travaille plus précisément sur un ouvrage du 20eme siècle, comme pour Les caprices de Marianne par exemple, d’Henri Sauguet, qu’on a représenté l’année dernière et qu’on continue à représenter cette année. L’ombre de Venceslao sera une vraie création. Sur Les caprices de Marianne on a réussi à fédérer 15 maisons d’opéra ce qui était déjà remarquable, l’idée c’était de ressusciter un ouvrage abandonné du répertoire qui contrairement à ce qu’on peut imaginer est très dur à chanter. La semaine dernière, on était à Vichy par exemple. Donc là il y a un peu plus de quarante représentations. Cela a été enregistré par France3 qui a réalisé un documentaire sur toute la préparation du spectacle depuis les auditions, le choix de l’équipe scénique etc. Donc cela a déjà été diffusé sur France3 et pour la diffusion du spectacle qui a été fait au mois d’Avril à Avignon, je vais demander à France3 que les dernières représentations soient terminées avant de les diffuser de manière à ne pas contrarier l’audience du spectacle dans les théâtres coproducteurs, c’est la moindre des choses. La deuxième chose que voulait la SACD, c’était de travailler sur une création donc on a au sein de notre association demandé à une équipe de sélection qui était composée du directeur de Toulouse, de Toulon, et de Rennes d’essayer de trouver un titre, de faire le choix d’une oeuvre, ce qui n’est pas facile dans le répertoire contemporain. Donc ils ont fait la proposition de plusieurs oeuvres et notre choix s’est porté sur Venceslao qui est une oeuvre de Copi qui avait été créée en Argentine et emmenée ensuite par Georges Lavelli qui est un grand metteur en scène de théâtre et d’opéra, qu’il avait créé au théâtre de la Tempête à Paris et qui est détenteur, d’ailleurs, de l’oeuvre de Copi. C’est Georges Lavelli lui-même qui ferait la mise en scène du spectacle et comme c’était déjà un duo d’argentins : Copi et Georges Lavelli, on a pensé compléter ce duo par un trio en demandant à Martin Matalon qui est un compositeur contemporain, d’écrire la partition de cet opéra qu’il est en train d’écrire, d’ailleurs.

Il n’a jamais travaillé pour l’opéra d’ailleurs je crois.

Jamais, exactement. Pour l’instant il a travaillé pour des oeuvres symphoniques, il a fait des petites formes pour la voix. C’était le but aussi de permettre à un compositeur de travailler pour la première fois dans le domaine opératique. C’est quelqu’un qui écrit une musique très difficile à lire et à chanter. C’est une démarche sympathique et professionnelle. Il souhaite travailler avec chacun des chanteurs pour vraiment écrire et déterminer leur rôle sur le plan vocal par rapport à leur propre tessiture, d’ailleurs on avait fait des auditions.

Ce sont des jeunes chanteurs ?

 Oui, ils sont jeunes.

Mais c’est jusqu’à quel age jeune ? (rires)

(rires) Jusqu’à 32 ans. Je dois dire qu’on commence plus tard aujourd’hui qu’il y a quelques années. Avant il n’y avait pas rien d’exceptionnel dans le fait d’entendre une jeune soprano de 20 ou 22 ans monter sur les planches, maintenant c’est rarissime. Il y a d’abord les études au conservatoire, après il y a des cours dans des centres de formation en troupe et tout, et ils rentrent plus en plus tard dans le métier. D’ailleurs le métier est de plus en plus dur, il y a cette concurrence dont je parlais tout à l’heure, il y a le fait aussi, que pour des raisons budgétaires, les programmations se raréfient. Faire ce métier est un choix courageux. Alors ça me fait plaisir qu’on ait réussi à fédérer toutes ces maisons d’opéra, c’est beaucoup dans le domaine de la création.

La création sera à Rennes ?

Oui exactement, Le voyage à Reims et Les Caprices de Marianne, on les a fait à Reims parce qu’il faut trouver un théâtre, en plus, qui est le point de départ de la tournée, qui puisse nous mettre sa salle à disposition pendant les 6 semaines de répétition, ce qui n’est pas forcément le cas de toutes ces maisons d’opéra qui n’ont pas toutes ces libertés-là. C’était donc une possibilité à Rennes, qui avait en plus était à l’origine du choix de l’ouvrage. L’ouvrage sera créé mi-octobre à Rennes pour trois représentations et on commence à y répéter dès la fin du mois d’août 2016.

Cela veut dire que les décors seront créés directement là-bas ?

Non les décors sont faits par l’Opéra de Bordeaux, les costumes et les perruques sont faits par le théâtre du Capitole de Toulouse. Et après on rassemble tout et c’est parti.

Je vais quitter un peu l’oeuvre en question et vous parler de danse. je me dis que vous avez entendu parler de La troisième scène de Benjamin Millepied, c’est une scène numérique qui permet de voir des interviews d’artistes, des bouts de spectacles sur Internet. Etes vous tenté par une part numérique augmentée ?

Je pense que c’est ce vers quoi il faut aller. C’est indispensable pour sensibiliser un nouveau public, qui peut ne pas être sensibilisé par les moyens habituels d’approche de l’opéra et je pense que c’est quelque chose qu’il faut aborder absolument de la même manière que l’on s’est accoutumé aux médias, à la télévision, tout ce qui est numérique maintenant, c’est capital de l’aborder.

Est ce que ça veut dire que maintenant, pour Venceslao il y aura des possibilités de le voir sur internet ?

On ne le sait pas encore.

J’étais évidemment à Avignon cet été pour couvrir le festival et j’ai assisté à la la labellisation de Frenchtech Culture. Des startups telles que ProductAir qui fait de la captation par drones ou Theatre in Paris qui propose des lunettes offrant une traduction d’oeuvre en direct peuvent directement vous concerner. Souhaitez vous aller dans cette direction ?

Envie oui mais on ne travaille pas forcément avec eux. Je ne savais même pas que ça existait d’ailleurs le procédé des lunettes. Je m’occupe des Chorégies d’orange, le lieu est tellement particulier qu’on a des difficultés à trouver des solutions technique pour le sur-titrage que tout le monde demande et c’est vrai. Il est temps d’épouser des technologies d’aujourd’hui.

Visuel : DR

La sélection cinéma de la semaine du 18 novembre
Une conversation en yiddish dans la psychanalyse
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *