Opéra

Idoménée à l’Opéra de Lyon : quand la mise en scène coule la nef…

Idoménée à l’Opéra de Lyon : quand la mise en scène coule la nef…

27 janvier 2015 | PAR Elodie Martinez

Depuis le début de la saison, il pleut des Idoménées un peu partout en France : début janvier à l’Opéra Comédie de Montpellier, actuellement à l’Opéra de Lyon, et du 27 janvier au 6 février à Lille. Cette œuvre de Mozart habituellement peu jouée ressort donc de l’ombre, mais dans quelles conditions ? Si la version de Montpellier n’avait pas conquis le mois dernier, et que celle de Lille est prometteuse avec Emmanuelle Haïm à la direction et Jean-Yves Ruf à la mise en scène, qu’en est-il de la version donnée depuis vendredi dans la capitale des Gaules ? Retour sur une soirée dont on ne peut ressortir qu’interloqué…

Le spectacle donné à Lyon est une coproduction avec le Royal Opera House de Londres et l’Opéra des Flandres dont la mise en scène de Martin Kusej n’avait déjà pas spécialement convaincu Londres et y avait même été sifflée. Le public lyonnais, qui est loin de huer facilement, a également fait preuve de son mécontentement et de son désaccord lorsque le metteur en scène est arrivé pour les saluts lors de la Première de vendredi dernier, alors que les différents interprètes avaient été accueillis – à juste titre – par de chaleureux applaudissement et des « bravo ».

Il est vrai qu’ouvrir le rideau sur des hommes armés ne pouvait pas éviter le triste écho plus ou moins inconscient avec les attentats ayant eu lieu à peine deux semaines plus tôt à Paris. Est-ce là une simple maladresse ou bien un choix délibéré de la part de Kusej ? La deuxième option serait acceptable s’il y avait un but autre que le simple fait de vouloir choquer pour choquer. Hors, aucun message réel ne semble se dégager de toute cette violence armée qui atteint son apogée dans le troisième acte où, comble du malaise, on voit des enfants jouer avec ces kalachnikov, mitraillettes, ou autres armes à feu tandis qu’Electre chante superbement son désespoir et sa folie. N’oublions pas également la liberté que prend le metteur en scène en faisant chanter le peuple sous la contrainte et la menace des armes lors de la prière à Neptune. Les libertés prises sont parfois si importantes qu’elles sont en désaccord avec le livret : ainsi se trouve présent un étrange personnage gothique (qui se trouvera être le grand prêtre mais dont l’identité n’est pas claire à ce moment-là) lorsqu’Idoménée arrive sur le rivage. Aucun mot n’est échangé entre les deux hommes, mais cela est quelque peu gênant lorsque l’on sait que toute la tragédie repose sur le fait que le premier homme que le roi voit et qu’il devra donc sacrifier est son fils ! La fin laisse également assez dubitatif : on voit Idoménée qui semble avoir été battu, les yeux bandés, paraissant mourir, seul, ce qui est très étrange puisque dans son chant il s’adresse à son peuple dans un message de paix et finit son récitatif par des vœux de bonheur… Il faut néanmoins reconnaître que Martin Kusej rend bien compte du sentiment d’enfermement de la tragédie.

Face à cette mise en scène et à un décor sans meuble ne comptant qu’une porte (qui ne mène finalement qu’à « ailleurs »), les interprètes parviennent tout de même à nous faire apprécier et suivre l’œuvre de Mozart et de son operia seria assez complexe. Les voix sont véritablement l’atout de cette production : elles sont absolument fabuleuses, fortes et maîtrisées car elles savent se moduler pour transmettre l’émotion du texte. Le fameux quatuor du troisième acte est un moment magique, chacun des quatre protagonistes prenant en compte ses collègues tout en affirmant son personnage. Ingela Brimberg (Electre) incarne superbement son rôle malgré un costume qui va jusqu’à faire rire doucement le public lorsqu’elle apparaît en manteau chic et lunettes noires, mais dans le genre qui rappelle davantage une « poule de luxe » qu’une bourgeoise respectable. Heureusement, l’interprète parvient à nous faire oublier le côté presque grotesque de ces habits de cougar par sa voix et son jeu extrêmement convaincant qui nous embarque dans sa douleur.

La soprano Elena Galitskaya prête un timbre plus léger à Ilia, correspondant ainsi à la fragilité du personnage, tandis que Lukas Jakobski (La Voix) confirme la puissance et la maîtrise de sa voix de basse. Même dans le rôle Arsace nous livre un air magistralement chanté qui engendre l’applaudissement du public. Seul petit bémol dans cette distribution : Kate Aldrich (Idamante) dont la performance vocale n’est certes pas à remettre en question, mais dont le jeu est quelque peu gênant, comme si elle ne savait pas comment se tenir pour incarner un homme. Le résultat n’est donc pas naturel et trop raide dans les déplacements, sans oublier les poings serrés et les bras tendus en arrière la plupart du temps.

Les chœurs de l’Opéra de Lyon ont de nouveau brillé et confirmé leur qualité, tout particulièrement dans l’air « oh voto tremendo » où ils laissent entendre à la fois une puissance impressionnante, emplissant complètement la salle, mais aussi une légèreté poignante qui atteint avec justesse le public.

Côté musique, il n’y a pas grand-chose à dire : la partition de Mozart parle d’elle-même, l’orchestre la joue avec brio, mais il manque tout de même la personnalité ou la patte du chef (ici Gérard Korsten). Il n’y a tout de fois là aucune fausse note, et si la musique ne nous transportait certes pas, il faut admettre que si elle l’avait fait, la mise en scène nous aurait abruptement ramener à notre siège.

Visuel © Jean-Pierre Maurin

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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