Opéra

« Figaro Divorce », un troisième volet émouvant pour la Trilogie du Barbier au Grand Théâtre de Genève

« Figaro Divorce », un troisième volet émouvant pour la Trilogie du Barbier au Grand Théâtre de Genève

15 septembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Du 12 au 28 septembre, en coproduction avec le Welsh National Opera, le Grand Théâtre de Genève propose de suivre les aventures du fameux barbier Figaro sur trois épisodes : Les Noces de Figaro de Mozart, Le Barbier de Séville de Rossini et une création de 2016 de Elena Langer (musique) et David Pountney (livret et mise en scène) : Figaro get’s a divorce. Inspiré par une pièce de 1936  du Hongrois Odon von Horvärth, cet Opéra qui swingue entre les influences de Bernstein, Britten et Berg conserve l’esprit de la commedia dell’arte dans un autre monde en train de disparaître alors que les routes d’Europe se remplissent de réfugiés. Un pari réussi et une oeuvre à la fois divertissante et émouvante.

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C’est toujours dans le chaleureux écrin de bois de l’Opéra des Nations, que le Grand Théâtre de Genève en travaux reçoit son public. Pour la première du dernier volet de la trilogie Figaro, le Théâtre n’est pas totalement plein, mais le public est attentif, aventurier et prêt à sourire à chacune des références. A la tête de l’excellent Basel Sinfonietta, Justin Brown insuffle une énergie communicative à la musique de Elena Langer.

Dans cette pièce de la fin des années 1930 qui se place parfaitement dans la filiation de la trilogie (et donc du dernier opus : La mère courage) de Beaumarchais, le comte blanchissant (le baryton Mark Stone) et la comtesse assagie (la soprano Ellie Dehn) ont été infidèles et s’apprécient toujours. Chérubin, laissé pour mort ressuscite sous les cordes vocales d’une contre-ténor (Andrew Watts) et Suzanne (Marie Arnet) veut tellement un enfant dans un contexte européen violent qui inquiète Figaro (le baryton David Stout), que cette discorde les mène au divorce. Enfin, vingt ans après les noces de Figaro et Suzanne, deux jeunes ont fait apparition, fous d’amour l’un pour l’autre : le preux Serafin (la mezzo-soprano Naomi Louisa O’Connell) ainsi que celle que le comte traite « comme sa fille », Angelika (la soprano Rhian Lois).

Dans le livret de David Pountney, le contexte historique menaçant propulse maîtres et valets sur un pied d’égalité à la frontière espagnole, où, en tant que réfugiés, ils sont à la merci du très machiavélique Major (Alan Oke aussi excellent chanteur qu’acteur). Les classes sont enterrées depuis longtemps et la noblesse est même plus vulnérable que le prolétariat. Ainsi, si la note est plus sombre que dans les deux précédents opus, la situation de bouleversement social (autorité du comte élimée jusqu’à la trame, liberté de Suzanne, conservatisme passif de la comtesse, un chérubin aux confins des genres et aux marges de la société…) est conservée et l’humour existe, grâce notamment au vivifiant personnage du méchant major.

Alors que la musique de Elena Langer fait quelques notes malignes de références aux deux autres opus, s’inscrit en anglais dans un 20e siècle qui sent bon le Britten et aussi Berg, elle avoue son désir d’être aussi « agréable » au spectateur, ce qu’elle réussit parfaitement notamment quand elle s’inspire aussi de l’univers de la comédie musicale.Sobre, élégante et scénographiée par Ralph Koltaï en un plateau où les murs se meuvent pour compartimenter des espaces et suggérer des changements de monde, la mise en scène de David Pountney s’inspire aussi de Broadway, dans un classicisme  séduisant, à peine modernisé par un moment de projection cinématographique absolument drôle et envoûtant.

Ainsi, Figaro get’s a divorce est  une fête où, grâce aux décors fluides et aux talents d’acteurs des chanteurs, il est facile de s’inviter : le violoncelle sait signifier les moments graves et/ ou amoureux, notamment dans l’air emblématique de Suzanne (« We all want perfection, don’t we? »). L’on entend quelques références au tango. Et celui qui porte les airs les plus aboutis est Alan Oke en machiavélique Major, qui doit chanter et jouer des nuances de blues affirmées notamment dans son « air du racket » et dans « Well well, the lions lie down » …. qui parle … du Pacte germano-soviétique! Plus bouffe, le numéro « The lady’s Maid » du Chérubin et Suzanna est cabaret, brechtien, avec une touche de mauvais goût anglais affirmé…

L’on rit donc et l’on s’attache encore et toujours aux personnages, en suivant une intrigue tellement bien cousue, qu’on est incapable à la fin du premier acte de dire comment cela va se finir : happy end bouffe ou bain de sang contemporain? Figaro gets a divorce est à voir pour savoir comment la comédie et l’innocence d’arias d’opéra où les personnages expriment mot pour mot ce qu’ils ressentent, survivent (ou pas) aux tribunaux violents de notre Histoire.

visuels : photo officielle et capture d’écran

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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