Opéra

[Festival d’Aix] Iolanta / Perséphone, un lumineux diptyque

[Festival d’Aix] Iolanta / Perséphone, un lumineux diptyque

15 juillet 2015 | PAR Christophe Candoni

Composés à une quarantaine d’années d’intervalle, les deux rares opéras, Iolanta de Tchaïkovski et Perséphone de Stravinski, sont couplés pour la première fois et s’éclairent l’un l’autre dans une mise en scène onirique et spirituelle de Peter Sellars. Le metteur en scène américain signe un poème musical et scénique qu’il teinte d’une magique obscure clarté. Une soirée éblouissante au Festival lyrique d’Aix-en-Provence.

Iolanta et Perséphone sont deux princesses dont le parcours initiatique les conduit à la perte de la cécité, réelle ou métaphorique, et de l’insouciance. La première, héroïne du onzième et dernier opéra de Tchaïkovski, est aveugle et finit par recouvrer la vue en découvrant l’amour. La seconde, fille immortelle de la déesse Déméter, se rend aux Enfers pour apporter aux damnés dans un puissant geste de compassion la clarté du jour capable d’apaiser les maux dont souffrent leurs âmes errantes. C’est sur ce périlleux chemin de l’obscurité vers la lumière que vont les héroïnes présentées telles deux sœurs, deux doubles, parées d’une même robe-tunique bleue vif pour mieux souligner la parenté imaginée par Sellars.

La soprano russe Ekaterina Scherbachenko chante le rôle-titre de Iolanta et possède une suavité lumineuse aussi bien dans sa présence scénique que dans le timbre de la voix un peu courte cependant et manquant de chaleur. A l’inverse, Perséphone n’étant confiée par Stravinski à une cantatrice, elle est interprétée par une récitante, Dominique Blanc, magnifique d’hypersensibilité, dédoublée par une danseuse cambodgienne de formation classique d’une subtilité inouïe. Le reste du plateau vocal est en état de grâce et notamment les ténors Arnold Rutkowski et Paul Groves.

Le chef Teodor Currentzis électrise les deux pièces sans pour autant les brusquer à la tête d’un orchestre de l’Opéra national de Lyon absolument enivrant, tout en éclats sémillants dans le cubiste Perséphone, d’une nostalgie délicate et néanmoins à vif dans l’intime Iolanta. Si l’œuvre pourrait passer pour simple et naïve sur le plan dramatique, elle est musicalement profonde, tellement émouvante.

Peter Sellars adopte le geste doux et essentialiste qui caractérise ses dernières mises en scène. George Tsypin signe un décor minimal et minéral constitué de quatre portiques et de quelques grosses pierres noires qui semblent provenir de la nuit des temps. Des toiles peintes apparaissent et disparaissent des cintres dans un mouvement qui accompagne les nombreux changements de lumières offrant un sublime éventail de couleurs vives et tranchantes. D’un point de vue esthétique, le jeu et les chorégraphies n’évitent certainement pas toujours le kitsch ou le trop solennel mais ce travail est d’une beauté hypnotique. Il y a évidemment une dimension très contemporaine dans la réalisation de Sellars et en même temps quelque chose d’archaïque voire d’immémoriale. Il confère à ces deux œuvres tirées, l’une d’un conte fantastique médiéval et l’autre de la mythologie antique, une portée universelle qui se voit renforcée par l’humanisme vibrant du metteur en scène visible dans sa direction d’acteurs simple mais détaillée. Sellars a voulu insister sur la rédemption des personnages arrivée au bout de leur quête, raison pour laquelle avant le final de Iolanta est intégré le très bel Hymne des Chérubins, une autre partition de Tchaïkovski magnifiquement chanté a capella par le chœur.

Ce diptyque créé au Teatro Real de Madrid en 2012 est l’une des dernières pièces majeures commandées et produites par Gerard Mortier disparu un an plus tard. A Aix, le spectacle fait sa première française avant une reprise à Lyon la saison prochaine. Par deux fois, la lumière a triomphé des ténèbres pour réenchanter l’opéra, le monde et la vie.

Visuel : Iolanta / Perséphone © Pascal Victor

Infos pratiques

Compagnie BVZK
Médiathèque Ceccano
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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