Opéra

Elektra : L’art de Chéreau toujours vivant

Elektra : L’art de Chéreau toujours vivant

27 octobre 2016 | PAR Nicolas Chaplain

La Staatsoper de Berlin présente Elektra de Richard Strauss mis en scène par Patrice Chéreau en 2013 à Aix-en-Provence quelques mois avant sa disparition. Cette reprise n’a de sens que grâce à la présence des artistes qui ont travaillé, élaboré et développé leur propos et leurs rôles sous l’œil du metteur en scène. Sous la direction de Daniel Barenboim, Evelyn Herlitzius, Adrianne Pieczonka et Waltraud Meier font revivre ce spectacle dont la puissance, la beauté et l’intelligence restent intactes grâce au travail rigoureux et fidèle de Vincent Huguet et Peter McClintock.

Si l’ultime mise en scène de Patrice Chéreau force incontestablement le respect et l’admiration, c’est qu’elle est l’aboutissement d’un langage, d’une esthétique et d’une réflexion développés avec constance par le Maître et son équipe artistique. Les vêtements simples, modernes et sombres imaginées par Caroline de Vivaise, les lumières crépusculaires et caressantes de Dominique Bruguière et l’architecture épurée de l’espace, les hauts murs gris oppressants si caractéristiques des décors de Richard Peduzzi font de cette Elektra le témoin de la quête artistique stimulante de cette constellation d’artistes. Cette mise en scène, ce dernier cadeau traduit les qualités immenses du travail génial de Patrice Chéreau : une direction d’acteurs exigeante, précise et sensible qui s’attache à représenter des personnes plus que des personnages de théâtre, une lecture radicale et pertinente des œuvres, une extrême sensibilité et une puissante autorité qui émanent des corps des chanteurs, une recherche inépuisable d’une humanité profonde et d’une intimité précieuse.

Evelyn Herlitzius est Elektra. Elle repousse les limites de l’incarnation à l’opéra. Elle ne chante pas, elle ne joue pas. Elle est. Elle dit. Sans compromis, naturellement et nécessairement. Elle a complètement intégré le langage corporel de Chéreau, la brutalité, l’organicité, l’intensité, l’impulsivité et la sauvagerie imprévisible. Son corps, frêle et pourtant combatif est toujours en tension et mobilisé à chaque instant. On lit tantôt l’effroi et tantôt la vengeance dans son regard, parfois enfantin et hagard même. Elektra est comme un petit animal blessé, difficile à apprivoiser, tapis au sol, repliée sur elle-même. Elle gratte les murs. Vêtue d’un pantalon ample et d’un débardeur troué, elle dénote avec l’élégance de sa mère et la douceur de sa sœur. Chaque détail est miraculeux. La manière dont Elektra se déplace furtivement à quatre pattes, se prend la tête, mord son poing, lève les bras et implore le ciel, nous transperce. La délicatesse des caresses avec son frère Oreste et le sourire épanoui, lumineux, pur et vrai qui s’écrit sur son visage nous coupe le souffle. Une fois sa vengeance accomplie, gigantesque et sublime elle se lance dans une danse hystérique et tribale. Épuisée, gigantesque et sublime, elle s’assoit face à nous et reste pétrifiée.

La présence de Daniel Barenboim, l’ami et fidèle complice du metteur en scène, est très significative et chargée d’histoire tant le souvenir de leur exceptionnelle collaboration autour de Tristan et Isolde à la Scala en 2007 mais aussi du Don Giovanni à Salzbourg et de Wozzeck à Paris et à Berlin est vif . L’orchestre est touchant, plaintif mais aussi agité, violent et explosif. Il offre des couleurs sombres, désespérées, fiévreuses.

Patrice Chéreau nous a quittés il y a trois ans déjà et il nous manque.

A la Staatsoper de Berlin, le 26 octobre 2016. © Monika Rittershaus

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Nicolas Chaplain

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