Opéra

Elektra à l’Opéra national de Bordeaux, l’élégance et l’incandescence

Elektra à l’Opéra national de Bordeaux, l’élégance et l’incandescence

31 mai 2018 | PAR Gilles Charlassier

En clôture de sa saison lyrique, l’Opéra national de Bordeaux met Elektra de Richard Strauss à l’affiche de l’Auditorium, dans une mise en espace de Justin Way. Dans le rôle-titre, Ingela Brimberg se révèle irradiante, tandis que, dans la fosse, Paul Daniel met en avant le raffinement orchestral de la partition.

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Depuis l’inauguration de l’Auditorium, l’Opéra national de Bordeaux dispose enfin d’un lieu où l’on peut programmer les effectifs les plus amples du répertoire, sans se laisser contraindre par les dimensions de la fosse – ou la discutable qualité acoustique d’un Palais des Sports. La centaine de pupitres exigée par Elektra de Richard Strauss n’effraie nullement le Cours Clémenceau, et l’on aurait désormais tort de s’en priver : les mélomanes bordelais n’ont plus à regarder avec envie les métropoles voisines pour assouvir leurs faims wagnériennes ou straussiennes.
Certes, les possibilités scénographiques peuvent sembler limitées, et cette ultime production de la saison s’est repliée sur une mise en espace, réglée par Justin Way. Rehaussé par les lumières d‘Eric Blosse, qui se contentent de souligner certaines entrées avec quelques artifices, à l’égard du rouge aisément associable au sang destiné à couler, le dénuement du plateau met l’accent sur l’intensité psychologique du drame, avec une élégance qui s’allie naturellement avec celle du bois clair de la salle. Passées quelques modestes platitudes, à l’instar de l’entrée en scène de l’héroïne, bourgeoisement décidée plus qu’hallucinée peut-être, cette économie de moyens sert finalement l’oeuvre et sa densité avec une efficace évidence.
La réussite tient indéniablement à l’incarnation irradiante d’Ingela Brimberg. A rebours des sopranos dont le physique décuple la voix, la suédoise condense dans sa sveltesse un authentique laser qui défie sans faillir l’endurance autant que la résistance de l’orchestre, sans avoir besoin de forcer la puissance. Captivant l’oreille, son Elektra ne sacrifie jamais la finesse musicale au cri de la vengeance, laquelle s’exprime dans une danse – « Se taire et danser », invoque-t-elle peu avant de s’effondrer morte. En Klytämnestra, Dame Felicity Palmer sursume les stigmates des ans et livre une duplicité souveraine entre imploration et malignité. La confrontation avec sa fille farouche compte parmi les grands moments de la soirée, où se rencontrent la plénitude vocale et celle de l’expressivité, l’une et l’autre en indéniable possession de leurs moyens respectifs.
Appelée tardivement pour remplacer l’indisposition de Marie-Adeline Henry, Ann-Marie Backlund fait une séduisante Chrysothemis, au timbre équilibré et charnu, à peine en retrait de ses partenaires. Orest sans doute plus frustre que nécessaire, Gidon Saks écrase passablement les nuances dans une vigueur sans limites. Idiomatique ténor de caractère Christophe Mortagne assume avec gourmandise le veulerie d’Ägisth. Les cinq servantes mêlent la prometteuse Cyrielle Ndjiki Nya à la nouvelle génération (Aude Estrémo et Julie Pastouraud), à celle qui la précède (Salomé Haller et Mireille Delunsch), en formes complémentaires, toutes sous la houlette de la Surveillante Aurélie Legay, également Confidente de la reine. Mentionnons encore les interventions de Sévag Tachdjian, solide Précepteur d’Orest, Paul Gaugler, en jeune serviteur bien sonnant, et la réplique de son double aîné, Christian Tréguier. Préparés par Salvatore Caputo, les choeurs ne manquent point de valeur.
Mais c’est aussi la direction de Paul Daniel, le directeur musical de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, qui fait la valeur de cette Elektra. Plutôt que céder aux décibels, il éclaire avec intelligence l’architecture de la partition, moulée dans un souffle unique qui ne se relâche jamais, et restitue l’élégance d’une écriture imprégnée par le rythme de la valse. Chez Richard Strauss, l’hystérie meurtrière est cadencée par le très viennois raffinement à trois temps. Pour autant, la fluidité du discours mélodique gagnerait à un peu plus de nervosité et de relief dans les ruptures thématiques, sans pour autant compromettre les sortilèges de cette Elektra, qui constitue un des événements de cette fin de saison.

Elektra, Richard Strauss, mise en espace : Justin Way, Opéra national de Bordeaux, du 29 mai au 3 juin 2018

© Vincent Bengold

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Gilles Charlassier

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