Opéra

Dialogues des Carmélites épurés et poignants dans une distribution parfaite

Dialogues des Carmélites épurés et poignants dans une distribution parfaite

08 février 2018 | PAR Victoria Okada

Récompensé par le Grand Prix de l’Association (ex-Syndicat) professionnelle de la critique de théâtre, musique et de danse, les Dialogues des Carmélites, le « meilleur spectacle lyrique » de la saison 2013-2014 est de retour au Théâtre des Champs-Elysées. Rassemblant les voix les plus convoitées parmi les chanteurs francophones, cette production, présentée à guichets fermés pour toutes les représentations, maquera une fois de plus la scène lyrique française et internationale de la saison 2017-2018.

 

La mise en scène à symboles forts
Dans des décors épurés, la mise en scène d’Olivier Py va à l’essentiel. Sans aucun mouvement superflu, elle n’est jamais bavarde. C’est comme pour la mettre en équilibre avec la dense prose du livret. Elle est ponctuée de symboles religieux forts, évoquant des thèmes célèbres : des attributs saints tels que le lys de l’annonciation, les ailes d’anges, l’agneau, l’auréole, ou encore des fenêtres gothiques, posés à la manière de peintures italiennes (Giotto, Fra Angelico…) ; les sœurs à table évoquant clairement La Cène… Les quatre châssis servant à l’ouverture à la partie arrière de la scène, forment de temps à autre une gigantesque croix. Les ingénieux jeux de lumières participent de façon significative à ces symboles : la lumière éblouissante et les silhouettes d’arbres qu’on entrevoit derrière l’espace intérieur du couvent, Le lit d’agonie de Madame de Croissy — la première prieure — placé verticalement et illuminé du bas, des rayons lumineux géométriques remplaçant les grilles de la geôle. Le tout dans différents tons gris, sombres, comme l’incarnation des angoisses de Blanche ou l’austérité qui règne dans la communauté. La traduction de la psychologie est encore davantage ressentie à travers les personnages liés à la Révolution et la foule, placés dans la salle, qui représente le monde étranger à l’univers de Blanche. Quant aux changements de scènes à vue d’œil, il élimine totalement le temps de manipulations techniques et confère ainsi une grande fluidité au déroulement de l’œuvre.

La beauté de la langue française avant tout
En attendant le lever du rideau et pendant l’entracte, quelques courtes phrases s’affichent au surtitrage, symbolisant le drame : « Qui mesure ne donne pas — Georges Bernanos » ; « J’aime la nuit autant que le jour — Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus »… En effet, le texte est fondamental dans cet opéra qui met en scène des dialogues entre ces nonnes happées par des contradictions. Comme souligne Jérémie Rhorer dans son entretien avec Gérard Condé (réalisée en novembre 2013 pour la première série de représentations au même Théâtre des Champs-Elysées), c’est par la prosodie, propre à la langue française moderne, que chaque personnage doit s’exprimer. La précision de l’accent et de l’intonation, sans qu’elle soit reléguée au deuxième plan en faveur de la vocalité trop pleine. Les chanteurs, la plupart issus de l’univers baroque, rendent ces aspects évidents, ce qui contribue indéniablement à élever cette production au sommet du lyrisme.

Une distribution parfaite pour le chant français moderne
Le sens mélodique de Poulenc, avec une écriture linéaire et pourtant parsemée de sauts d’intervalles importants, trouve le bonheur chez la sœur Blanche exceptionnelle interprétée par Patricia Petibon. Elle chante de manière presque « enfantine » sans grande projection ni résonance amplifiée lorsqu’il s’agit de l’évocation de souvenirs liés à l’enfance ou à l’innocence, alors qu’elle exprime la souffrance en faisant appel à son instrument à plein régime. Et cela fonctionne à merveille ! À ses côtés, Stanislas de Barbeyrac est un grand Chevalier de la Force, vocalement impeccable et dramatiquement convaincant, avec les aigus chantés à la voix de tête pour accentuer un aspect tragique. Sabine Devieilhe fait subtilement cohabiter en la Sœur Constance les deux caractères candide et grave, en adaptant son timbre à chaque scène. Madame de Croissy, tenue par Anne Sophie von Otter, est impressionnante dans sa sévérité, et surtout, dans la scène de son agonie avec des gémissements déchirants est d’une vérité époustouflante. Sa tessiture de mezzo, bien que le rôle soit écrit pour une contralto, crée une atmosphère encore plus poignante dans l’interrogation sur la mort. La deuxième prieure de Véronique Gens est tout aussi fascinante dans l’expression de sa douleur par sa voix troublante d’humanité. Nicolas Cavallier incarne irrésistiblement la vieille France dans le rôle du Marquis de la Force, sa voix exprimant à la fois la puissance dans l’ordre établi et l’impuissance devant le destin. Si Sophie Koch était, en cette soirée de la première, assez discrète comme la Mère Marie de l’Incarnation, c’était peut-être à cause de la caractérisation de son rôle entre les protagonistes psychologiquement imposants ? Dans les personnages secondaires, notons en particulier Enguerrand de Hys qui est humain dans l’arrogance du premier commissaire révolutionnaire, en particulier dans son formidable chuchotement : « C’est un dénonciateur ! »
L’Ensemble Aedes, sous la direction de Mathieu Romano, ainsi que le Chœur du Théâtre des Champs-Elysées, donnent une gravité de plus à cette tragédie, rendant à l’œuvre une épaisseur incontestable. La direction de Jérémie Rhorer est d’une remarquable précision à chaque moment, multipliant des nuances et des discours orchestraux adaptés plus que parfaitement à chaque personnage. La réponse de l’Orchestre National de France à sa baguette est heureuse dans le pathétisme de ce drame, du début à la fin.

Opéra en trois actes et douze tableaux de Francis Poulenc
7 février 2018 au Théâtre des Champs-Elysées

Jérémie Rhorer direction
Olivier Py mise en scène
Pierre-André Weitz scénographie et costumes
Bertrand Killy lumières

Patricia Petibon Blanche de la Force
Sophie Koch Mère Marie de l’Incarnation
Véronique Gens Madame Lidoine
Sabine Devieilhe Sœur Constance de Saint Denis
Anne Sofie von Otter Madame de Croissy
Stanislas de Barbeyrac Le Chevalier de la Force
Nicolas Cavallier Le Marquis de la Force
Sarah Jouffroy Mère Jeanne de l’Enfant Jésus
Lucie Roche Sœur Mathilde
François Piolino Le Père confesseur du couvent
Enguerrand de Hys Le premier commissaire
Arnaud Richard Le second commissaire, un officier
Matthieu Lécroart Thierry, le médecin, le geôlier

Orchestre National de France
Chœur du Théâtre des Champs-Elysées
Ensemble Aedes direction Mathieu Romano

Photos © Vincent Pontet

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