Opéra

Chorégies d’Orange : le retour de l’homme à la pomme

Chorégies d’Orange : le retour de l’homme à la pomme

15 juillet 2019 | PAR Paul Fourier

Dans sa nouvelle politique audacieuse affirmée pour les Chorégies d’Orange, en 2019, Jean-Louis Grinda a mis Guillaume Tell à l’affiche. Si la partition et l’intrigue peinent à passer la barre des années, la distribution d’un niveau exceptionnel redonne couleur à l’ultime opéra de Rossini.

Renouveler les Chorégies d’Orange en y produisant notamment des œuvres moins ressassées que Carmen et Traviata, tel est le pari de Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies d’Orange depuis 2018. Il s’en est expliqué dans un long entretien accordé à Raphaël de Gubernatis pour Toute la Culture.

Après un âge d’or qui vit défiler des productions extraordinaires, telle la fameuse Norma avec Montserrat Caballé (1974) ou cette Elektra tellurique avec Gwyneth Jones (1991), les Chorégies s’étaient peu à peu enfermées dans un train-train peu exaltant même si les distributions continuaient, en général, à être de haut niveau.

C’est à l’épreuve des éditions successives que l’on estimera si la méthode Grinda qui, en matière d’opéra, consiste à combiner des chefs-d’œuvre incontestés (Don Giovanni cette année) avec des œuvres moins connues, ou moins produites, s’avère fructueuse.

Car les Chorégies ont un ADN particulier. Ainsi, dans son entretien, Jean-Louis Grinda en rappelle les particularités et son public varié qui peut être d’une composition fort différente de celle des théâtres lyriques traditionnels. Ces soirées sous les étoiles, dans ce cadre majestueux peuvent se révéler magiques. Il n’est, cependant, pas inutile de rappeler que les conditions de confort, d’écoute et de circulation dans le théâtre, si elles découlent de la magie d’assister à un opéra au même endroit que les Romains il y a deux millénaires, ne sont pas toujours optimales et peuvent s’avérer pénibles sur la longueur. Le mal de dos qui affecte parfois les spectateurs à l’issue des représentations n’est pas neutre dans la capacité à supporter et à apprécier une œuvre. À durée comparable, c’est une tout autre chose d’assister à Semiramide dans les fauteuils confortables de la Fenice et à Guillaume Tell sur les pierres millénaires du Théâtre antique.

Après Mefistofele de Boito l’an dernier, le Guillaume Tell de Rossini était à l’affiche de cette édition 2019. Les mélomanes et curieux apprécieront, sans conteste, de redécouvrir des œuvres qui sont parfois boudées par les grandes institutions nationales (notamment par l’Opéra de Paris qui fut souvent le siège de création de ces œuvres).

Cela étant, cent quatre-vingt-dix ans après sa création, la question de la durabilité artistique d’un tel opéra se pose. Il correspond, sans conteste, aux standards, contraintes et goûts d’une époque. Aujourd’hui, considéré par certains comme un chef d’œuvre du Maître, Guillaume Tell apparaît cependant comme un patchwork, pas toujours bien bâti, qui alterne solos, duos et scènes de groupe superbes – et parfois même novateurs – et d’incontestables longueurs musicales.

L’histoire est centrée sur le mythe fondateur de la Confédération Helvétique et la révolte des villages suisses contre l’occupation autrichienne. Elle s’appuie notamment sur le Wilhelm Tell de Friedrich Schiller (1804). Le livret de cet opéra pastoral et guerrier peine néanmoins, en 2019, à susciter un plein intérêt. L’esprit cherche en vain une ligne directrice claire et l’attention se disperse sur une action elle-même fragmentée mêlant folklore suisse, cérémonies de mariages et discours va-t’en-guerre tout en s’appuyant sur des personnages soit exaltés, soit hésitants.

Le dernier opéra de Rossini, composé en 1829 à l’âge de 37 ans (il vivra 76 années), fut une des œuvres inaugurales du style « Grand opéra » pour l’Opéra de Paris. Guillaume Tell est assurément une œuvre de transition vers un genre qui s’épanouira bien plus sûrement avec Meyerbeer et dans lequel Donizetti et Verdi donneront des chefs-d’œuvre. Elle eut un succès d’estime à sa création mais fut, bien que souvent charcutée, néanmoins donnée régulièrement à l’Opéra de Paris jusqu’en 1932, pour se faire ensuite plus rare sur les scènes françaises ou internationales.

La plage qui a probablement assuré la pérennité de l’opéra est la célèbre Ouverture en quatre mouvements, plage fréquente de transition lors des récitals lyriques. Gianluca Capuano montre son savoir-faire à la baguette dès l’exécution de ce morceau–monument, jouée aux chants des hirondelles et des cigales ; l’orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, bien rompu aux œuvres italiennes, donnera son meilleur tout au long de la soirée tout comme les admirables chœurs du Théâtre du Capitole et de l’Opéra de Monte-Carlo.

Comme souvent chez Rossini, l’opéra exige une distribution de haut niveau. C’est un sans faute total pour ce plateau franco-italien même si, on le sait, les interprètes peuvent avoir à souffrir de l’acoustique aléatoire du Théâtre antique et doivent, ainsi, être capable d’une projection apte à passer la rampe pour se projeter haut dans les gradins. Ce sont les contraintes du lieu et nul ne se permettra de juger leurs prestations à l’aune de ces contraintes.

Il faut remercier Jean-Louis Grinda d’avoir permis à Annick Massis, cette immense soprano française et reine de la soirée – qui n’eut pas la carrière qu’elle mérite – , de faire enfin ses débuts en ce lieu. Forte de cette vocalité idéale pour le compositeur, elle s’affirme comme la Rossinienne hors pair qui brillât notamment dans Mathilde di Shabran. Sa carrière, qui l’a menée sur la trace des héroïnes tragiques de Donizetti et Bellini, lui permet, de surcroît, de donner à Mathilde, cette héroïne entre deux périodes, une dimension belcantiste infiniment plus riche et profonde. Il en est ainsi, pour son air Sombre forêt de l’acte II, de cet art de la romance qui s’écarte progressivement de l’écriture traditionnelle de Rossini et des scènes de duos d’amour ou d’affrontement avec Gessler.

Nicola Alaimo, artiste tout en subtilité, souffre peut-être un peu des conditions extérieures du lieu mais parvient, néanmoins, à camper un Guillaume Tell plus complexe que ce que l’écriture du rôle pourrait donner à écouter. Son Guillaume regarde vers Rigoletto, rôle qu’il vient de tenir, pas si loin, à Marseille, et sa voix chaude, pourvue cependant, d’un registre aigu tout à fait impressionnant, réussit le parfait alliage entre l’humanité du père et l’exaltation du conjuré.

Les conditions extérieures réussissent bien à Celso Albelo. Même si son registre aigu se confirme un peu brin monocolore et qu’il ne fut pas toujours convaincant dans le belcanto, par le passé, il bénéficie d’une projection insolente qui convient si bien à Arnold, ce héros qui fut en 1837 délogé de l’univers des hautes-contre, par la grâce d’un Gilbert Duprez.

Il faut également préciser qu’immergés dans une distribution française, Alaimo et Albelo font preuve d’une prononciation de la langue absolument irréprochable.

Nicolas Courjal est, aujourd’hui, incontestablement une des basses françaises les plus talentueuses. Il ne déçoit jamais et se montre absolument parfait dans le rôle de l’ignoble Gessler. Sa voix si belle, sa projection, son jeu d’acteurs en font un artiste inappréciable !

Nora Gubisch, l’épouse de Guillaume Tell, confirme, par son talent, cette belle carrière qui est la sienne en incarnant une Hedwige résolue, puissante et absolument exemplaire.

Cyrille Dubois impose sa vocalité de ténor léger qui, à force de rôles parfaitement choisis et adaptés, lui permet de faire tracer un parcours sans faute dans un répertoire, certes pas forcément de premiers rôles, mais dans lequel il est aujourd’hui devenu une des personnalités marquantes.

Dans le rôle du fils, Jodie Devos, cette si belle interprète d’Offenbach, si elle n’a pas un volume considérable, n’en demeure pas moins une interprète absolument touchante, notamment dans la fameuse scène de la pomme.

Nicolas Cavallier, Philippe Kahn, Philippe Do et Julien Véronèse complètent ce plateau en tout point exemplaire.

Pour sa mise en scène, Jean-Louis Grinda prend le parti d’une lecture traditionaliste de l’œuvre, privilégiant une forme de renaissance des tableaux traditionnels proches de ce qui fit probablement le succès scénique de la création. Il est facile d’imaginer les toiles peintes en fond de scène de la salle Le Peletier, illustrant cette aventure à la fois pastorale et guerrière. Les images de synthèse les ont désormais remplacées. L’usage de la vidéo et la projection de paysages de montagnes et de lacs semblent ainsi destinés à ressusciter une lecture absolument primaire  et originelle de l’œuvre qui convient bien dans ce lieu n’autorisant que peu les audaces dramaturgiques. En jouant sur le spectaculaire visuel, notamment lors de la scène finale de la tempête, cela s’avère efficace, à défaut d’ouvrir un drame passablement passéiste sur des horizons nouveaux.

Ainsi, et c’est probablement le lieu qui l’impose, l’audace affichée en termes de programmation semble néanmoins s’appuyer sur une lecture absolument traditionnelle. On comprend les intentions même si le risque existe de s’enfermer dans une démarche de simple dépoussiérage d’œuvres inconnues. La suite nous le dira.

Cela étant, même peu séduits par une œuvre qui peine, malgré tout, à nous emporter totalement par ses qualités propres, il est bon de constater que, grâce à une distribution exemplaire et grâce à tous les talents conjugués, l’on apprécie d’être le témoin d’une telle renaissance qui fait briller très haut le chant français.

visuel © Abadie et Gromelle

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Paul Fourier

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