Opéra

« Le Cercle de craie » de Zemlinsky, une belle redécouverte à Lyon

« Le Cercle de craie » de Zemlinsky, une belle redécouverte à Lyon

29 janvier 2018 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra de Lyon aime sortir des sentiers battus. Il le démontre à nouveau avec éloquence avec Le Cercle de craie de Zemlinsky, ouvrage qui n’avait alors jamais été donné en France. Dans des costumes d’aujourd’hui, la production de Richard Brunel restitue la magie intemporelle de la fable inspirée par une pièce chinoise du XIVe siècle, avec le concours d’un solide plateau vocal.

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L’exotisme et l’orientalisme ont largement séduit la fin du dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième, Madame Butterfly ou Turandot en constituant deux des plus célèbres avatars. C’est d’ailleurs du dernier opus de Puccini que pourrait se rapprocher le livret du Cercle de craie, que Zemlinsky adapta lui-même de la pièce éponyme de Klabund, laquelle prend sa source dans le théâtre chinois de l’époque des Yuan, à l’heure du Moyen Age européen. On y retrouve ce goût de la fable et du manichéisme : ici la pauvre Haitang, vendue par sa mère réduite à la misère vivra maintes péripéties, jusqu’à être sauvée par le prince Pao devenu empereur.

Pour mettre en images ce conte, Richard Brunel a pris le parti en cour de ne pas céder à la pacotille pittoresque. Dans les décors d’un blanc parfois clinique dessinés par Anouk Dell’Aiera, rehaussé par un pastel de fond entre floral et calligraphie, et les lumières de Christian Pinaud, Benjamin Moreau réduit au minimum nécessaire la sinologie vestimentaire – qui pourrait d’ailleurs presque revenir d’un séjour touristique de notre temps, comme les séquences de karaoké dans la maison de thé tenue par Tong. Sans oublier la distance métaphorique du merveilleux parabolique du cercle, le drame prend un tour pseudo-réaliste grâce auquel les protagonistes se rapprochent du spectateur, qui se laisse happer par les retournements de l’intrigue.

De la même manière, les projections vidéographiques de Fabienne Gras jouent deux tableaux. D’un côté, elles insistent sur la corolle des fleurs, pistils et étamines aux formes discrètement phalliques, dans une évidente allusion à la fascination pour la virginité féminité. De l’autre, la succession impériale est retransmise à la façon des chaînes d’information en continu. On relèvera par ailleurs l’habileté avec laquelle le spectacle de la piqûre létale et celui des débauches du juge s’enchaînent au début du troisième acte ; tandis que l’on soupçonnera avec l’ultime image du supplice d’une prisonnière en rouge carcéral, également au-delà de cette même vitre, une discutable incrédulité face à l’heureux dénouement.

L’âme expressionniste de Zemlinsky

Les solistes assument avec cohérence la variété des caractères. Premier à entrer en scène, Paul Kaufmann se glisse dans l’habit de l’entremetteur meneur de revue, Tong. Ilse Eerens incarne la touchante sincérité de Haitang, qui contraste avec la jalousie sournoise de Yü-Pei, la première épouse de Ma. Celui-ci revient à un Martin Winkler solide, sans faiblesses ni inutile séduction quant au timbre. Stéphane Rügamer fait rayonner un Prince Pao, à la fois vaillant et sensible, ainsi que l’illustre sa rencontre avec Haitang. En Ling, le frère de cette dernière, Lauri Vasar frappe par une robustesse un peu rustre qui souligne le dénuement matériel dans lequel vit le personnage. Zachary Altman réserve un Tschao consistant, aux côtés du juge Tschu-Tschu, grimé efficacement par Stefan Kurt. Doris Lamprecht résume en quelques répliques le désespoir de la mère Tchang, quand Hedwig Fassbender restitue la vénalité de la sage-femme.

Mentionnons encore les apparitions des quatre solistes du Studio de l’Opéra de Lyon, de la boutiquière de Josefine Göhmann au soldat campé par Matthew Buswell, en passant par les deux coolies, Luke Sinclair et Alexandre Pradier. Dans la fosse, Lothar Koenigs met en valeur une partition où se reconnaît l’âme expressionniste de Zemlinsky, sans négliger la manière dont elle digère les emprunts aux autres esthétiques, à l’exemple du saxophone blues et cabaret du lever de rideau. Une belle redécouverte dont on surveillera les reprises.

Le Cercle de craie de Zemlinsky, mise en scène : Richard Brunel. Jusqu’au 1er février à l’Opéra national de Lyon.

©Jean-Louis Fernandez

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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