Opéra

Cav / Pag au DO de Berlin : deux drames de la jalousie portés par des chanteurs d’exception et une direction incandescente

Cav / Pag au DO de Berlin : deux drames de la jalousie portés par des chanteurs d’exception et une direction incandescente

19 septembre 2019 | PAR Paul Fourier

La production du Deutsche Oper de Cavalleria rusticana et Pagliacci nous plonge dans les passions extrêmes grâce aux interprètes d’un engagement vocal et dramatique hors pair et à une direction précise et enfiévrée. Au premier rang de cette réussite trône le roi Alagna.

L’histoire a voulu que ces deux courts ouvrages soient réunis et traditionnellement donnés ensemble. Pièces significatives du vérisme de la seconde moitié du XIXe siècle, elles ont en commun une exacerbation de la violence liée à la jalousie. Mais, ni dans l’un ou l’autre, cette jalousie n’est de celles qui prennent, comme dans Otello, le temps de mûrir. La structure et la longueur réduites des œuvres imposent d’aller à l’essentiel, ce qui a pour effet de concentrer les passions et exige des acteurs investis et des accents qui traduisent immédiatement le drame qui se joue.

La démonstration que nous en font les deux équipes formidables, est exemplaire. Elles sont, on peut le dire, réunies, voire menées, par l’énergie et la crédibilité confondante de Roberto Alagna qui atteste, magistralement, de son adéquation avec ce répertoire.

C’est un constat (paradoxal lorsque l’on sait la gentillesse de l’homme) que le ténor est à son aise avec ces héros violents englués dans la jalousie. Probablement de ses origines de cette terre de passions qu’est la Sicile (lieu aussi de l’intrigue de Cavalleria rusticana), il a su puiser cet art qui lui permet d’interpréter ces amoureux et jaloux magnifiques que sont Don José, Otello, Turiddu et Canio et d’exprimer presque naturellement leurs excès et leurs douleurs. Vocalement, les deux rôles se nourrissent d’accents d’emportement, voire de folie meurtrière qui exigent une voix plus résolument convaincante qu’à la recherche du beau chant.
Dans ce domaine, Alagna rayonne, côtoyant parfois le fil du rasoir d’une voix poussée à l’extrême dans les passages de noire passion tout en se payant le luxe d’irradier d’une voix solaire les moments où l’amoureux, souvent fanfaron, pérore devant les belles. La gestuelle d’un réalisme confondant est en adéquation avec les éructations de la brute. Mais il n’est pas que cela. Il est, à la fois, le ménestrel qui va de ville en ville proposant son art de la Commedia dell’arte et séduit les filles, l’homme blessé par ses tiraillements intérieurs et le monstre de violence tapi et prêt à émerger. Est-il possible d’entendre une souffrance brute plus justement émise que dans ce « vesti la giubba » venant du fond d’une âme douloureuse que celui qui nous a été donné ce soir – et a valu à l’artiste une superbe ovation ?
Il est évident que ces deux œuvres (surtout lorsqu’elles sont combinées) reposent avant tout sur la nécessité qu’une époque trouve son Turiddu et son Canio. Bien des grands ténors du passé ont brillé dans les deux rôles, de del Monaco à Corelli, en passant par Domingo. Notre époque a le privilège d’avoir Roberto Alagna, roi et maître en la matière.

Le rôle probablement le plus marquant de Cavalleria Rusticana échoit à Santuzza, cette fille perdue, amoureuse et délaissée, mais combative jusqu’à envoyer l’homme de sa vie à la mort. Nourrie de désespoir, semblant définitivement privée du moindre rayon de soleil nécessaire pour la tirer de sa condition obsessionnelle, elle doit être incarnée par une chanteuse absolument crédible et totalement investie. Il serait vain de nier que la voix de Eva-Maria Westbroek s’est dégradée et considérablement durcie ces dernières années. Mais c’est paradoxalement cette évolution et cette voix cassée qui la qualifient pour ce rôle de fille mal attifée, mal maquillée, brisée, qui crie son désarroi et tient tête à l’homme qui cherche à la fuir et même, à la violence qu’il essaye d’exercer contre elle. Il y a de la bête blessée chez Santuzza avec son énergie du désespoir et Westbroek l’incarne magnifiquement. La soprano joue de sa voix puissante et nous projette aux confins de la folie jusqu’à presque déranger tant elle nous transforme en voyeurs de sa détresse impudique.

Dans Pagliacci, le premier à s’adresser à nous est Tonio, homme infirme abimé par le mépris que lui témoigne Nedda malgré l’amour qu’il a pour elle. Ses réactions seront la brutalité et, de jouer de Canio pour atteindre la jeune comédienne. Dans le rôle, Carlos Alvarez est superlatif. La voix franche qui nous interpelle au début est belle et triomphante ; puis les accents se font vite mordants lorsqu’il agresse la jeune fille et dessille les yeux de Canio. On ne découvre pas le talent immense de Alvarez mais ce Tonio là qui éblouit dès son air d’entrée et lorgne superbement vers Iago, nous fascine une fois de plus.

Face à lui, Aleksandra Kurzak incarne une femme vivante, parfois espiègle jusqu’à l’inconscience, toujours déterminée. Face aux deux hommes bourrus et violents, elle balade son insouciance et sa joie de vivre. Face à l’homme qu’elle aime, elle montre sa tendresse entière et sa volonté de partir avec lui. Dotée d’une voix toujours plus belle, elle mêle ses qualités vocales avec celles d’une grande actrice. Elle sait jouer de toutes les nuances et arrive à déployer, sur toute la largeur de la tessiture, toute la palette et la richesse de Nedda, la femme amoureuse et la femme victime, la femme sûre de ses charmes et celle, humble, qui veut d’un amour simple. La combattante, enfin, qui tiendra tête jusqu’au bout face à la violence des hommes. Du grand art.

Que cela soit dans Cavalleria rusticana ou dans Pagliacci, les autres interprètes ne déméritent pas et complètent, chacun avec leur son talent, ce plateau où les stars nous mènent vers des sommets. La Mamma Lucia de Ronnita Miller est touchante comme une mère bienveillante, le Alfio de Rodrigo Esteves incarne le mari trompé avec panache, la Lola de Anna Buslidze, la fille délurée qui fait tourner les têtes. Après l’entracte, le Beppo du ténor Taiwanais Ya-Chung charme par sa belle voix claire et le Silvio de Samuel Dale Johnson prend presque des accents de petit garçon face à des enjeux qui le dépassent. On n’oubliera pas non plus le chœur, qui tient une grosse place dans les deux œuvres, et est absolument parfait.

Ce que fait Paolo Arrivabeni de l’orchestre du Deutsche Oper est tout bonnement magistral. Menant la formation sur les chemins de l’excès, s’appuyant sur des chanteurs avec lesquels il peut lâcher la bride, il impose une direction à la fois rigoureuse et se paye s’offre le luxe de nuances dans ce flot sonore, si bien soutenu par les cordes et les cuivres. Il est celui qui met le liant et complète la superbe alchimie qui magnifie les deux pièces.

De la Sicile et de la Calabre des deux œuvres, il ne reste, dans la mise en scène de David Poutney, que des lieux désaffectés qui insistent ainsi sur le côté populaire, voire misérable des protagonistes. Tout se passe sous des piles de ponts en béton ; Mamma Lucia tient bien modestement un food-truck et les tenues de la populace qui y évolue ne sont guère coûteuses. Si ce décor ne nuit en rien à l’action, s’il ne gâche rien dans le fait que chacun puisse montrer son talent dramatique, il ne brille malgré tout pas par son originalité. De surcroît, était-ce était-il bien nécessaire de faire des ajouts superflus (tel ce pantin-Turiddu qui, à deux reprises, tombe du haut du pont) ou de situer la fin de Pagliacci dans un espace aussi exigu – pourtant sensé figurer la scène sur laquelle se déroule la pièce des comédiens.
Quant au changement de l’ultime fin où Nedda reste finalement vivante, on ne comprend guère ce que cela apporte. Au moins, laisse-t-on à Roberto-Canio le soin de couper la parole de Carlos-Tonio pour prononcer la phrase, chère au ténor : La commedia è finita ».

Les quatre superbes artisans et le chef ont, ce soir, enrichi l’histoire de ces deux opéras parfois critiqués (notamment lorsqu’ils sont mal servis). En y puisant les richesses brutes qu’elles recèlent, en jouant à fond le drame, en chantant et jouant magnifiquement, Alagna, Westbroek, Alvarez et Kurzak, accompagnés de Arrivabeni et des excellentes formations du Deutsche Oper, ont rappelé les lettres de noblesse qui sont indéniablement les leurs.

Visuel © Bettina Stöß et Paul Fourier

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Paul Fourier

One thought on “Cav / Pag au DO de Berlin : deux drames de la jalousie portés par des chanteurs d’exception et une direction incandescente”

Commentaire(s)

  • Ravet Marthe

    Faut-il encore louanger le succès, du ténor que nous « chérissons tous »
    A chaque représentation, tous les amateurs d’opéra ne cessent de répéter qu’il est « unique » tant dans ses prestations vocales que dans son talent de comédien et c’est une fois de plus à Berlin que les critiques fusent unanimes sur ses rôles magnifiquement interprétés ! Bravo, de tout cœur à eux car je pense qu’avec Aleksandra ils forment un duo amoureux de la musique !Et amoureux de chaque jour!

    septembre 20, 2019 at 21 h 17 min

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