Opéra

Carmen : Revivifiante version du sommet de l’Opéra à Bastille

Carmen : Revivifiante version du sommet de l’Opéra à Bastille

17 mars 2017 | PAR Emmanuel Niddam

Jusqu’au 16 juillet et à guichets fermés, l’Opéra Bastille invite Carmen à séduire Don José dans une mise en scène modernisée au moment de sa création, il y a 18 ans par Calixto Bieito. Cette lecture très théâtrale et dépoussiérée arrive à Paris avec une distribution de rêve, en effaçant sur son passage la défaite de la version blonde d’Yves Beaunesne huée en 2012 dans les mêmes lieux.

Par Amélie Blaustein Niddam et Emmanuel Niddam

Drôles de gens que ces gens-là qui se lancent le défi de jouer – encore – Carmen de Georges Bizet à l’opéra de Paris, sur la scène de la Bastille. L’équipe d’ultra professionnels qui relèvent ce challenge dans la mise en scène de Calixto Bieito n’a pourtant plus rien à prouver. À part ça, peut être. Faire vivre Carmen, pas seulement comme un joyau sur une étagère de son propre musée imaginaire, mais comme une passion partagée et partageable par tous, aujourd’hui. Disons le sans attendre,  nous assistâmes ravis au plein  succès de ce talentueux équipage.

L’immense scène de la Bastille se dévoile, révolution, presque vide, ornée d’un mat central. Le chœur est une armée de troufions, de FARCS humides. Un homme en arme à demi nu court inlassablement en rond autour d’eux. Il court, transpire et souffre sous notre regard. Pourquoi regardent-ils ? Pourquoi regardons nous ? Pourquoi avons nous encore du désir pour Carmen ? Le ton de la mise en scène était ainsi donné dés les premières notes, faisant presque oublier l’entame musicale envoyée sur un tempo trop rapide à notre goût.

L’Orchestre  de l’Opéra National de Paris était ce soir-là dirigé par Giacomo Sagripanti. Il remplace Lionel Bringuier, qui s’est retiré de la direction fin février pour « raisons personnelles ». L’italien dirige Carmen jusqu’en avril, ensuite Mark Elder lui succédera jusqu’en juillet.

L’histoire tragique et passionnelle d’un soldat propre sur lui, entraîné vers le banditisme et la jalousie meurtrière pour une égérie tzigane, inspirée de la nouvelle de Propser Merimée, fait partie du répertoire de l’Opéra de Paris depuis 1959. Ecrit en 1875 par Georges Bizet, Henri Meilhac et Ludovic Halévy comme un opéra Comique, l’aventure ibérique en quatre actes fait la part belle au jeu dramatique des interprètes.

Ce soir là, à Paris, les chœurs et la maîtrise surclassent dés les premières notes les enregistrements connus du plus joué des opéras français. La salle retient son souffle, sur la scène et dans leurs sièges, tout le monde attend « la carmencita ». La voilà qui s’avance dans la foule, en blouse débraillée et nuisette noire, aguichant le soldat qui suinte la grossièreté, jouant avec les corps des hommes trépignant de désirs. Peut-être en demande-t-on trop à Clémentine Margaine, qui porte sur ses épaules les attentes fantasmatiques d’un immense public, et des exigences scéniques inhabituelles. « L’amour est un oiseau rebelle » sans aucun doute, mais une diva ne l’est pas forcément. La mezzo-soprano semble empêchée par son jeu : la star mal à l’aise, le plaisir du tube de Bizet ne sera pas au rendez-vous.

Arrive Don José, soldat et enfant gâté de sa mère à perpétuité, qui montre dans cette mise en scène de 1999 les traits saillants de sa violence. Roberto Alagna, sa fougue, son talent et sa générosité donne à ce sale garnement jaloux une inattendue profondeur. Le célèbre ténor s’amuse, saute, frappe, caresse, embrasse et chante dans toutes les positions, réjouissant les spectateurs, emportant l’ensemble de la troupe vers le succès.

Très vite, trop peut être, les deux premiers actes s’achèvent, sur une performance remarquable des chœurs, d’Alagna, et de la soprano polonaise Aleksandra Kurzak qui campe une magnifique Micaela plus espiègle que jamais. Mais encore beaucoup de choses restaient à prouver de cette mise en scène dépoussiérée, et du côté de Carmen.

C’est un balai de Mercedes défraîchies sous un immense taureau ibérique qui nous médusent au troisième acte. Poussant le propos de la pièce vers l’actuel, les zingaros d’alors sont les roms d’aujourd’hui, et Carmen est une manouche désirée par tous. Dans un jeu de scène un rien simplifié, Clémentine Margaine laisse libre cours à son talent. Les acrobaties se font plus rares, et celle qui fut si souvent Carmen sur la scène de l’Opéra de Dallas nous emmène avec talent entre le grave et l’aigu, dans une fluidité déconcertante. Sur ce parking des anges et des fantômes, Frasquita – Vannina Santoni – et Mercédès – Antoinette Dennefeld – mènent le numéro réjouissant des prostituées ivres en fin de soirée. Sans réserves, elles mènent leur entreprise de grand dépoussiérage de ce classique avec humour et précision.

Pour la dernière fois, démon, veux-tu me suivre ?

Plus l’heure sombre se rapproche, plus Roberto Alagna imprime l’espace de son jeu généreux. L’Escamillo, relativement épargné par la mise en scène, n’en est pas moins frappant : Roberto Tagliavini incarne à la perfection l’amoureux maître de lui-même, qui ne craint ni de perdre ni de jouer nu son entraînement matinal, provoquant ainsi la colère d’une petite partie du public visiblement puritain.

Jusqu’au dénouement, le plaisir d’un grand remue ménage se mêle à celui de revivre la si connue tragédie de l’homme trop enfant pour aimer, mais trop jaloux pour renoncer, face à la femme fatale de l’opéra français. Une soirée superbe, à n’en pas douter. Plus encore, une recharge. Un désir renouvelé pour entendre le propos de Bizet et de ses librétistes : l’amour idéal et mortifère,  et la passion de l’avoir.

Visuel : Vincent Pontet- Opera National de Paris

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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