Opéra

Candide par Barrie Kosky : délires, délices et éclairement

Candide par Barrie Kosky : délires, délices et éclairement

11 octobre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

A la Komische Oper de Berlin, Barrie Kosky présente un Candide jubilatoire, chamarré, dépaysant et clairvoyant inspiré par la bonne humeur et la sagacité de l’œuvre que composa Leonard Bernstein en 1956 d’après le conte philosophique de Voltaire.

Avec Candide, Voltaire combat l’ignorance, l’intolérance et l’optimisme béat que contrarient sans cesse les guerres, les catastrophes naturelles, la pauvreté, les injustices, l’autorité religieuse et toutes les formes de barbarie. Les péripéties de Candide le mèneront en Bulgarie, en Hollande, en Espagne, à Lisbonne, au Paraguay, au carnaval de Venise. La scénographe Rebecca Ringst a habilement choisi de figurer et faire défiler tous ces mondes sur le plateau de théâtre vide, noir et nu que sculptent les lumières ouatées, la fumée et des éléments de décors transportables – une salle de classe, un champ de bataille, un club de pole-dance, un échafaud, deux énormes bateaux gonflables, une prison, l’intérieur d’un navire – qui apparaissent et disparaissent avec rapidité et fluidité.  

Le spectacle se lit alors comme un livre d’images dont on tourne les pages. Chacune surprend et cueille en dévoilant une atmosphère particulière, une musicalité propre, des couleurs saisissantes, des costumes bigarrés… Les temporalités se confondent. Les univers peuplés de mariachis, de danseurs de cancan, de travestis, de prostitués se superposent. Pangloss apparaît avec une perruque géante du siècle des Lumières. Candide porte une culotte bavaroise traditionnelle. Autour d’eux, des tricornes et tambours de la révolution française, des sombreros, Cléopâtre même…

Désopilante et dadaïste est la représentation de l’Eldorado où des moutons rouges dansent sous une pluie de paillettes dorées. Une certaine mélancolie nimbe la gaité du carnaval quand un chœur de pierrots blancs bondit dans la nuit étoilée vénitienne.

Le travail de Barrie Kosky, nourri de cabaret berlinois, des Monty Python et d’humanisme, se caractérise par une joie vitale, une excentricité délicieuse et hardie. Il joue avec nos attentes et nos limites. Il flirte avec les codes du vaudeville et coudoie la dérision et la vulgarité sans jamais y céder. Ce Candide prouve encore une fois quel magicien féroce et drôle est le metteur en scène et directeur de la Komische Oper, fou de détails et de précision rythmique, épris d’excès et de liberté. Exigeant et attentif, il obtient des chanteurs et des danseurs un engagement scénique exceptionnel. Tom Erik Lie est un Pangloss merveilleusement narquois. Johannes Dunz et Meechot Marrero ne surjouent pas la naïveté de Candide et Cunégonde mais traversent avec témérité le trajet formateur des deux jeunes gens.

La scène est pour Barrie Kosky un lieu politique qui ne tolère rien de superficiel. Aborder l’actualité brûlante, les débats religieux, la crise des migrants, attaquer, réfuter les stéréotypes et les raccourcis, interpeller, inviter à la bienveillance lui semble être le rôle des tréteaux qui lui permettent d’offrir un modèle de société sensible, multiple et complexe. « Il faut cultiver notre jardin » s’avère vouloir dire ici, sans didactisme, prendre soin de notre planète, respecter et protéger les ressources naturelles, s’interroger sur la responsabilité et la conscience de l’homme.

Photo : Monika Rittershaus

L’agenda du week-end du 11 octobre 2019
Une adaptation très réussie de « L’Oncle Vania » de Tchekhov au Théâtre de Belllevile
Nicolas Chaplain

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