Opéra
Benjamin Bernheim : « je porte fièrement les couleurs du répertoire français, et du répertoire italien en français »

Benjamin Bernheim : « je porte fièrement les couleurs du répertoire français, et du répertoire italien en français »

18 juillet 2022 | PAR Denis Peyrat

À la suite de ses représentations de Lucia di Lammermoor, Benjamin Bernheim nous a accordé une belle interview où il passe en revue toutes ses actualités, et il y en a beaucoup : son dernier CD « Boulevard des Italiens », ses derniers rôles, les prochains, et son attachement à défendre un certain art du chant. Un large entretien où le ténor français se livre comme toujours avec une grande franchise.

Benjamin tout d’abord félicitations pour cette magnifique Lucia di Lammermoor à laquelle j’ai pu assister à Zürich. C’était votre deuxième série de représentations dans Edgardo après Vienne. C’est un rôle que vous allez maintenant j’imagine mettre régulièrement à votre répertoire ?

Pour le moment, le rôle est encore prévu une fois, le 25 août, cette saison au festival de Salzbourg  sous la baguette de Daniele Rustioni, avec Ludovic Tézier et à nouveau Lisette Oropesa. Ensuite, il y a des demandes mais rien de signé encore. La programmation de cet opéra dépend aussi beaucoup de l’interprète de Lucia. Avec mon agent, nous essayons aussi de trouver la bonne combinaison de casting. Avec Lisette Oropesa, nous avons beaucoup de chance d’être tombés l’un sur l’autre parce que nous nous entendons très bien sur scène et nous sommes très complémentaires. Cela plait au public d’avoir un bon couple. Et surtout nous, ce dont on se réjouit à l’avenir, c’est de pouvoir faire d’autres répertoires ensemble. Nous allons d’ailleurs chanter une représentation de Rigoletto au Metropolitan Opera la saison prochaine.

Une seule ! Dommage !

Oui, parce que nous sommes dans deux cast différents qui se chevauchent et donc il n’y a qu’une représentation ensemble. Mais nous espérons surtout nous retrouver sur d’autres répertoires, en particulier le répertoire français, parce que j’imagine que Lisette serait une formidable Juliette, une formidable Manon. Ce seraient vraiment des projets que nous aimerions développer ensemble à l’avenir. Donc pour Lucia di Lammermoor, à titre personnel, il n’a que des demandes qui ne sont pas encore confirmées. Comme c’est un rôle que je viens de commencer à chanter, les maisons d’opéra attendaient aussi de voir si j’étais performant dans le rôle… et également si je veux le rechanter. Donc maintenant, voilà, les demandes commencent à arriver et nous regardons pour les saisons futures quand est-ce que je vais rechanter ce rôle, qui est un rôle magnifique. Il faut quand même du temps pour les programmations. C’est vrai que de faire mon premier Edgardo au Staatsoper de Vienne c’est quand même beaucoup de pression. Je n’ai pas choisi la solution de facilité. J’aurais pu aussi aller faire mes débuts en Edgardo dans une maison de moindre importance, mais j’ai fait souvent ça dans ma carrière en commençant des rôles avec de la pression et finalement ça a été une bonne école. Et lors de ces représentations à Zürich j’ai commencé vraiment à sentir que je pouvais maintenant faire de la musique et ne plus ressentir la difficulté du rôle.

En tout cas cette difficulté n’est pas du tout apparue quand on était dans la salle.

Merci, c’est le travail, c’est l’expérience, mais ce sont aussi les quelques premières représentations qui ont permis de le rôder. Après un moment on commence à se sentir plus à l’aise. C’est comme une route de montagne, qu’on prend pour la première fois et puis au bout d’un moment on commence à reconnaître les tournants, les moments les plus difficiles pour la conduite.

On peut négocier les virages plus facilement ?

Exactement. Négocier les virages, négocier les montées. Je cherche toujours des images pour expliquer ce que c’est que chanter un rôle très difficile et j’aime bien dire que c’est un sport. J’ai eu la chance d’assister à quelques matches à Roland Garros cette année et j’ai vu la différence entre des champions qui sont venus très souvent comme Rafael Nadal et d’autres qui n’ont que quelques participations à leur actif. Nous sommes comme les tennismen qui commencent à s’habituer au stade, à l’ambiance, à la pression et de la même manière un rôle qu’on chante commence à devenir un peu plus familier.

Lisette Oropesa (Lucia) et Benjamin Bernheim (Edgardo) à lOpera de Zurich © Toni Suter

C’est un théâtre que vous connaissez bien. Et c’est vrai que les conditions à Zürich sont intéressantes parce que c’est une salle à taille humaine avec un très bon contact avec le public.

Oui, c’est l’avantage de cet opéra par rapport à beaucoup d’autres salles évidemment. L’opéra de Zürich est une salle de seulement 1200 places qui, comme vous le dites est à échelle humaine, et qui permet vraiment de développer aussi d’autres couleurs sans avoir la peur de l’énorme vaisseau devant nous. J’ai vécu ça à Munich, à Bastille, à Chicago. C’est vrai que c’est très impressionnant d’avoir des énormes salles devant soi : on craint souvent que la voix puisse ne pas porter. Tandis qu’on ne ressent pas cela à Zürich, au Semperoper de Dresde ou même au Statsoper de Berlin, qui possède 1500 places, mais qui est très bien fait parce qu’on a l’impression de pouvoir distinguer chaque visage dans la salle, et ça nous donne vraiment l’impression d’une proximité avec le public. Et c’est une chance de pouvoir chanter dans des salles où on n’a pas l’impression d’être à des kilomètres des spectateurs.

Vous évoquiez cette collaboration avec Lisette Oropesa. Elle me disait aussi qu’elle se réjouissait de la perspective de chanter ensemble certains rôles français dans lesquelles vous avez triomphé chacun séparément. Je pense à Manon notamment. On croise les doigts pour que ça puisse se réaliser.

Nous y travaillons parce que je pense que c’est rare dans le métier d’avoir une sorte de coup de foudre avec un partenaire avec qui on ne se sent pas mis en danger, on se sent mis en valeur. Nous avons l’impression tous les deux sur scène que l’on travaille l’un et l’autre à faire en sorte que l’autre soit toujours dans les meilleures conditions pour chanter et servir son rôle. Ce n’est pas si commun. Ça m’est arrivé déjà évidemment, car j’ai la chance de travailler avec des collègues extraordinaires. Mais c’est vrai qu’avec Lisette, il y a aussi le mariage des voix, l’alliage des timbres, des couleurs, l’alchimie de ce qu’on arrive à faire ensemble. Nous nous sommes dit que nous avions de la chance de nous être trouvés, parce que nous voyons le potentiel de développement de certains rôles et de certains répertoires. Et donc voilà, nous allons essayer de trouver des récitals, des concerts, des opéras aussi, où l’on peut vraiment sévir ensemble, dirons-nous.

Sévir ce n’est pas le mot qui me serait venu à l’esprit…

Non, mais c’est le mot qu’on a utilisé avec beaucoup d’humour en disant que comme on est un duo qui semble bien marcher sur scène, profitons-en pour essayer de se retrouver le plus souvent possible et développer un couple d’opéra aussi. Je pense que pour le public c’est intéressant de pouvoir trouver un couple qui s’entend, qui se met en valeur. Ce n’est pas tous les jours, je pense que l’on rencontre ça sur scène.

Et puis c’est vrai que vous avez aussi une grande communauté de répertoire aussi bien sur le répertoire italien que sur le répertoire français. Donc cela ouvre pas mal de perspectives.

Alors oui, effectivement que je pense que dans le répertoire allemand nous n’allons pas trouver beaucoup de projets. Nous ne le chantons pas ou peu en ce moment. Mais c’est vrai que dans le répertoire italien du bel canto, dans Rigoletto, dans certains Verdi même, il y a des opportunités. Nous avons parlé l’autre jour de I Masnadieri. C’est un opéra auquel je n’avais pas pensé depuis des années. Mais je sais qu’elle va le chanter à nouveau bientôt et que le rôle du ténor est magnifique aussi. Et le répertoire français évidemment, je pense qu’il serait très bien pour nos voix et notre identité artistique et vocale. Je me souviens, il y a quelques années, c’était en 2016 j’avais chanté le rôle de Laërte dans Hamlet d’Ambroise Thomas à l’Opéra de Lausanne et Lisette chantait alors Ophélie. Elle a un Français vraiment formidable, c’est une acharnée du travail et ça fait du bien de travailler avec des collègues comme elle. En tout cas, ça fait du bien de travailler avec Lisette Oropesa, je peux le dire.

Sans trahir de secrets, je peux vous dire qu’elle partage tout à fait le même avis, elle me l’a confié dans son interview.

C’est très bien, j’en suis ravi.

Et puis, ce qui est ce qui est assez surprenant, c’est que c’est que vous sortez ce disque « Boulevard des Italiens » avec des airs italiens en français et que Lisette Oropesa elle-même va publier un disque d’airs en français de compositeurs italiens, dans un autre répertoire, notamment Rossini et Donizetti.

C’est une belle coïncidence !

Justement, venons-en à ce à ce répertoire de votre nouveau CD, que vous avez enregistré avec l’Orchestre du théâtre communal de Bologne et Frédéric Chaslin. J’ai cru comprendre que c’était dans la poursuite de la collaboration vous aviez eu avec le Palazzetto Bru Zane et pour la version originale de Faust il y a quelques années au théâtre des Champs Élysées. Donc c’est un petit peu grâce au musicologue Alexandre Dratwicki, que vous avez pu ouvrir votre répertoire sur des airs un peu méconnus du répertoire italien créé à Paris, écrit en français.

Tout à fait ! Bizarrement, le projet n’est venu ni de moi ni d’Alexandre même si nous avions d’autres idées auparavant, mais qui se voulaient vraiment centrées sur le répertoire français. Et il se trouve que c’était une idée de longue date de ma productrice à la Deutsche Grammophon, Valérie Gross, qui en fait m’en parlait depuis quelques années et j’ai toujours pris ça avec un petit peu de prudence. Pour cet album à la base, elle avait pensé au titre « les Italiens à Paris » et, finalement, nous avons trouvé que « Boulevard des Italiens » était absolument parfait géographiquement déjà pour Paris et que ça parlait aussi a beaucoup de monde sur le plan international. Cette idée a trouvé un écho très favorable auprès d’Alexandre Dratwicki qui s’est dit : « c’est parfait parce que nous avons tout ce répertoire dans nos fonds ». D’ailleurs, le Palazzetto Bru Zane a beaucoup plus que ce que nous avons enregistré puisque vu les partitions qu’il m’avait envoyées par mail, il y avait de quoi faire une vingtaine de CDs tellement ce répertoire italien en français est vaste. Donc cet album est la partie émergée de l’iceberg ; il y aurait eu encore tellement de possibilités, tellement de pièces à découvrir. Il y avait des duos extraordinaires à faire avec soprano, mezzo, basse, baryton et des ensembles à faire. Malheureusement, tout ne tenait pas sur un album et nous avons dû faire des choix et malheureusement faire l’impasse sur Donizetti et Rossini. Pour Rossini nous avons trouvé du répertoire qui avait du sens, mais qui malheureusement n’étaient pas forcément assez intéressant vocalement pour moi, puisque nous avons trouvé des airs de substitution, des airs d’opéras comme Robert Bruce de Rossini une œuvre complètement inconnue. Finalement c’est Alexandre Dratwicki, lui-même, qui s’est dit ce n’est pas là que ma voix peut servir le mieux ce répertoire. Nous nous sommes confrontés aux limites de de ma voix : tout ce qui est bel canto, Verdi et même le vérisme avec Mascagni, ma voix peut le servir, mais pour Rossini ce sera à quelqu’un d’autre de de prendre cette place et je suis sûr que le Palazzetto Bru Zane trouvera d’autres ténors pour le faire. Dans ce projet nous n’avons pas choisi les airs les plus connus, mais c’était aussi le but, finalement, parce que Ali Baba de Chérubini et la Vestale de Spontini, ce n’est pas du répertoire que tout le monde attend.

Et Amica de Mascagni, c’est carrément une découverte pour beaucoup, une très belle découverte.

Absolument, et une découverte pour quasiment tout le monde : 98% des gens qui ont le disque m’ont dit n’avoir jamais entendu parler de cet opéra et même des amis Italiens qui me demandaient ce qu’est cet Amica de Mascagni. C’est une chance d’avoir eu le Palazzetto Bru Zane qui a non seulement à disposition une bibliothèque extraordinaire mais, surtout avec Alexandre Dratwicki, une équipe formidable de gens qui travaillent pour le répertoire et surtout pour dénicher des œuvres hors des sentiers battus. Même l’air de substitution d’Henri dans les Vêpres siciliennes de Verdi, c’est quelque chose que personne ne connaît, donc c’était aussi une belle découverte pour les amateurs de Verdi.


C’est un très beau programme finalement, avec des styles assez variés, aussi bien du vérisme que du romantique…

Absolument ! Et aussi du bel canto avec la Favorite ; je ne pense pas que c’est un rôle que je vais chanter un jour, mais c’était une belle expérience. Je pense qu’il a été important aussi de répondre à des questionnements autour de moi comme : « mais ce n’est pas là que la voix de Benjamin est la plus intéressante » et justement je pense que c’est important de le souligner, c’est que pour le premier album que j’ai enregistré avec Deutsche Grammophon, le but était vraiment de faire une carte de visite où ma voix était la mieux mise en valeur. Là, ce que je voulais, c’était vraiment servir un répertoire plus qu’autre chose. La moitié des titres de l’album Boulevard des Italiens ne correspondent pas à un répertoire que je vais chanter forcément sur scène, mais c’était l’occasion de pousser ma voix dans ses retranchements pour ces œuvres comme Don Sébastien de Donizetti et la Favorite, les Vêpres siciliennes et même la Fille du régiment. Ce sont des œuvres qui ne nous sont pas mon répertoire, mais j’ai voulu montrer à quel point j’étais capable techniquement de défendre ces rôles pour faire un album qui a pour moi valeur plus une valeur dramaturgique et historique qu’une valeur vocale.

C’est une belle réussite néanmoins, et comme on en avait discuté lors de notre dernière interview avec aussi une belle démonstration de l’usage de la voix mixte et de différentes techniques tombées en désuétude que vous réhabilitez avec brio.

Je vous remercie, je pense que c’est très important de parler de cela parce qu’aujourd’hui beaucoup de mes collègues ne le pratiquent pas. J’en ai rencontré un dernièrement qui a chanté du répertoire belcantiste dans une grande maison en Europe et qui s’est fait reprocher d’avoir utilisé du falsetto parce que ce serait une technique méconnue du public et parce que ce chanteur n’est pas français. Et je pense que c’est très important de réhabiliter ces techniques de chant. La voix mixte, cette école française n’appartient à personne en particulier, elle appartient à tous et elle doit être reconnue. Je pense beaucoup plus par le grand public et par les critiques, et pas seulement pour les chanteurs français, mais pour tous. C’est très important de se rappeler plusieurs choses. La première chose, c’est que les instruments de musique ont énormément évolué depuis cent ans et en même temps le diapason avec lequel nous chantons aujourd’hui est très élevé pour la voix. Aujourd’hui, on chante avec un la à 443 Hz, quand Verdi voulait que toutes ses œuvres soient chantées à 432 Hz, vous imaginez ? C’est une différence énorme pour les voix qui chantait Rigoletto à l’époque et qui le chantent à présent. Aujourd’hui ça change tout pour les sopranos, les ténors surtout, mais aussi pour certains barytons. Faut pas oublier que, on demande aux voix qui ont, entre guillemets, peu évolué, puisque la technique vocale, elle est la même depuis très longtemps. Ce ne sont que les voix qui changent parce que chaque voix est comme une empreinte digitale unique. Les instruments ont évolué en puissance, les orchestres ont monté en termes de diapason mais les voix sont aujourd’hui mises en danger et poussées vraiment dans leurs retranchements. Et ça, je pense que c’est très important de le rappeler par rapport aux critiques qui peuvent être faites de certains chanteurs qui sont peut-être limités par le diapason d’aujourd’hui. Et justement, la voix mixte a tout son sens-là dedans, qui n’est pas une voix de falsetto mais vraiment de voix mixte renforcée et qui permet justement non seulement de raconter une histoire, de développer des couleurs nouvelles, de ne pas toujours être dans la testostérone et le cri, mais aussi dans quelque chose de doux et je crois que ça c’est important de le souligner.

En effet j’ai une admiration immense pour Nicolaï Gedda et l’on voit que la maitrise de ces techniques lui a permis de mener une carrière avec une longévité exceptionnelle.

Absolument et d’ailleurs, c’est ce que continue d’utiliser Piotr Beczala et souvent ce sont des artistes non français qui ont été décriés par leur manque de puissance. Et je l’ai entendu dans les chanteurs qui discutent entre eux, « Oui mais c’est un peu désincarné, mais ce n’est pas assez puissant, mais peut-être qu’il n’avait pas la note ». Et au contraire c’est une c’est une technique, c’est une façon de raconter le rôle qui doit être remise au goût du jour. Et ce n’est pas un aveu de faiblesse, au contraire, c’est un risque. Utiliser la voix mixte, c’est un risque musical et vocal énorme sur scène, presque plus que de chanter les notes à plein poumons. Il faut, je pense, réhabiliter ce chant-là, et lui redonner ses lettres de noblesse, parce qu’il était important, il a été très important au cours de l’histoire, mais il est d’autant plus important qu’aujourd’hui nous chantons, nous les chanteurs du XXIe siècle à une hauteur qui n’était pas celle d’il y a cinquante ou cent ans et ça, c’est important de le souligner.

Justement pour parler de ce répertoire français, donc vous avez donc pu reprendre avec public le Faust, que vous aviez donné malheureusement pour l’image seulement en 2021 à l’opéra Bastille. J’imagine que cela vous a réjoui de pouvoir donner plus largement ce rôle au public ?

Alors oui, cela m’a réjoui de pouvoir le redonner : c’est une production très belle et très intéressante à suivre. Je pense que Tobias Kratzer a rendu un très bel hommage à la ville de Paris en faisant cette production, qui permet aussi de montrer à quel point la technologie a évolué au cours de ces vingt dernières années. Quand on utilisait les caméras et la projection, il y a encore dix ans, les résultats étaient souvent scabreux, si ce n’est presque ratés, parce que la technologie n’était pas là. Aujourd’hui, nous avons la technologie de la fibre, et des systèmes de projection qui sont extraordinaires par rapport à il y a quelques années.

Faust mis en scène par Tobias Kratzer © Charles Duprat / Opéra de Paris

Et c’est cette production de Faust de Gounod à l’Opéra de Paris par Tobias Kratzer, je trouve une magnifique réussite en termes de modernité et d’hommage à la ville de Paris, que je trouve être une vraiment une très belle production. Il y avait aussi des moments très durs puisqu’effectivement on peut aller plus dans les détails de l’image. Je pense notamment à cette scène de l’accouchement, et de l’infanticide avec précédemment Ermonela Jaho en Marguerite et maintenant Angel Blue. Une scène qui était très dure, mais qui est vraiment très forte. Je pense qu’aujourd’hui on a ainsi vraiment la capacité technologique de montrer un spectacle complet à tous les spectateurs, et pas seulement ceux des quinze premiers rangs, mais vraiment dans un immense un vaisseau comme l’est Bastille, à tout le public.

Parmi d’autres rôles que vous avez abordés ces derniers mois, celui sur lequel j’aimerais revenir, c’est ce Werther que vous avez fait à Bordeaux et dont on espère que vous pourrez le reprendre dans les prochaines saisons.

Ce rôle est, en effet, prévu dans 3 ou 4 maisons différentes. Cela je me réjouis vraiment de le représenter, de le redonner au public européen parce qu’il y en aura plusieurs ces prochaines saisons dans des mises en scène très différentes. Je suis vraiment ravi parce que c’est un c’est un rôle évidemment que tout chanteur, de mon type de ténor attend de chanter un jour.
J’ai eu quand même la chance de pouvoir le faire dans des conditions assez extraordinaires, à l’Opéra de Bordeaux, dans l’auditorium avec une acoustique très agréable pour les chanteurs. Je sais que malheureusement, l’auditorium de Bordeaux n’est pas vraiment fait pour la scène ni pour les productions, mais je dois dire que Romain Gilbert a effectué un travail exceptionnel sur cette production de Werther parce qu’il a fallu faire sans une machinerie classique des maisons d’opéra. Il a fallu faire avec les moyens du bord et ça a été, je dois dire, une très belle réussite sur le plan de la mise en scène. Pour moi, ça m’a permis vraiment d’avoir le luxe de roder ce rôle et le présenter pour la première fois au public de Bordeaux et de commencer à le voir grandir. Il est un peu, c’est comme si mon Werther était né et que, à partir de là, il va avoir la possibilité justement de prendre ses marques, et avec la possibilité de le faire grandir avec le temps.

Et un autre rôle dans lequel on vous attendait et qu’on a hâte d’entendre en France c’est Hoffmann. Nous en parlions il y a un an et vous l’avez entre-temps interprété à Hambourg.

J’attendais cela, Les Contes d’Hoffmann c’est un très gros morceau pour moi. Il a fallu pouvoir le faire avec certaines coupures. C’est un opéra puzzle qui peut être adapté, agrandi, élargi, allongé, raccourci dans toutes les surfaces, sous toutes les coupes. Il fallait vraiment, pour accepter Hoffmann, que ce soit une version qui me convienne, et, même dans ces conditions, cela reste un rôle écrasant mais absolument magnifique à chanter. C’est un rêve en tant que chanteur pour moi, depuis que je pense à ces jeunes chanteurs, j’avais découvert les enregistrements de Placido Domingo, de Neil Shicoff et de Roberto Alagna et pour moi, c’était vraiment un rôle que je voulais absolument chanter un jour. Je vais avoir la chance de le défendre ces prochaines saisons aussi, mais c’est un rôle vraiment écrasant, qui demande une force, une stamina absolument hors du commun. C’est la première fois que j’avais l’impression de ressentir ce que c’est peut-être, même si c’est pas du tout le même rôle, pour une soprano de chanter la Traviata parce qu’il y a vraiment plusieurs voix différentes de Hoffmann. Il y a des écritures très différentes selon que l’on est dans l’acte d’Olympia, de Giulietta ou d’Antonia. Pour moi cela a été un challenge vocal assez extraordinaire, très difficile mais que j’ai eu la force de mener à bon port, mais de nouveau c’était une première fois, donc je me réjouis des prochaines fois ou le rôle aura eu le temps un tout petit peu de mûrir, que ce soit dans ma tête et dans ma voix.

Benjamin Bernheim, Hoffmann à l’opéra de Hambourg © Monika Rittershaus

Finalement, nous parlons beaucoup du challenge d’interpréter les quatre rôles de méchants ou les trois rôles de soprano, mais finalement c’est aussi un défi d’interpréter les différents Hoffmann, d’être de tous les actes, surtout sur la durée.

Oui, on en oublie souvent Hoffmann lui-même. Surtout sur la durée, parce que c’est une longue soirée avec peu de temps pour se reposer. Tout repose sur les épaules d’Hoffmann, qui est sur scène quasiment tout le temps. C’est son histoire, c’est son imaginaire et finalement pas seulement de changer de rôle parce que Hoffmann reste Hoffmann, mais il est encore fort différentes versions, Hoffmann jeune et naïf, jeune et impétueux, et un Hoffmann avec Antonia, qui a déjà un peu plus de bouteille, qui a plus de vie et qui a connu ce que c’est que l’amour. Et puis Hoffmann, finalement très joueur et provocateur chez Giulietta. Et puis le Hoffmann de la taverne, effectivement, qui est un Hoffmann aigri, avec tout le poids de ces histoires sur les épaules et de son alcoolisme, de son incapacité à se comprendre lui-même. Ce sont quatre Hoffmann différents et il faut savoir les défendre.

Pour parler encore d’un dernier rôle français, enfin Roméo, bientôt à Zürich et à Paris ensuite.

Effectivement, je devais le faire au Metropolitan Opera de New York, mais cela a été annulé pour cause de pandémie. C’était en 2020. Finalement, je vais avoir la possibilité de le chanter pas deux mais trois fois la saison prochaine parce que je vais, pour la première fois pour un rôle comme celui-ci, avoir le luxe de l’essayer en version de concert avant de le jouer sur scène. Je vais donc l’interpréter en janvier 2023 à Montreux et à Genève avec l’orchestre de chambre de Genève, dirigé par Marc Leroy Calatayud. C’est un jeune chef franco-suisse que je connais très bien. C’est un ami et un très bon chef qui commence vraiment à monter et faire ses preuves un peu partout. Je serai très bien accompagné de de Sandra Hamaoui qui chantera Juliette et de Jean-Sébastien Bou, qui fera partie de la production. Nous allons plutôt être en famille.

Ce sera au théâtre de Montreux et au Bâtiment des Forces Motrices à Genève, et ce sera en collaboration avec la Haute Ecole de Musique de Genève, le but étant de donner aussi des petits rôles aux étudiants du conservatoire. Ce sera un bon tremplin pour des jeunes artistes et c’est une bonne façon aussi pour le public francophone suisse à Montreux et à Genève d’entendre des artistes qui ne viennent pas forcément tout le temps dans la région. Ça va me permettre d’excellentes conditions pour débuter dans ce rôle que j’attends depuis très longtemps.

Et que nous et que nous attendons aussi, bien sûr. Nous vous imaginons en digne successeur de Roberto Alagna. Mais je suis tout à fait confiant sur votre capacité, je n’irai pas jusqu’à dire faire oublier Roberto, mais à prendre la succession sur ce rôle qui va vous aller comme un gant.

Je l’espère mais c’est vrai que je j’attaque ce rôle que plus tard finalement que Roberto qui l’a interprété très jeune dans sa carrière. J’ai attendu d’être prêt aussi, d’avoir les armes techniques pour le chanter et donc je me réjouis parce que je vais avoir trois possibilités la saison prochaine, avec trois Juliette différentes, d’abord avec Sandra Hamaoui, ensuite avec Julie Fuchs et ensuite avec Elsa Dreisig, en attendant de le reprendre dans d’autres maisons à l’avenir.

J’ai aussi vu que vous serez à nouveau Lensky dans Eugène Onéguine à Zürich.

Absolument ! Je reprends ce rôle que j’avais laissé depuis plusieurs années. La dernière fois, c’était en 2016, au Deutsche Oper de Berlin. Et cela me ravit beaucoup parce que c’est évidemment, n’étant pas russophone, je ne suis pas le ténor auquel on pense tout de suite pour faire Lensky, mais c’est un rôle qui m’avait donné beaucoup. En général, le rôle de Lensky est aimé par le public parce que c’est un rôle merveilleux. Mais c’est aussi un rôle qui m’avait donné énormément de succès à Berlin et qui m’avait vraiment fait grandir en tant que jeune artiste. C’est un rôle qui permet énormément de sensibilité, énormément de couleurs. Et donc je suis heureux de le chanter à nouveau à Zürich
L’opéra de Zürich est l’une de mes maisons d’adoption , donc je me réjouis beaucoup.

Et donc pour continuer sur vos nouveau rôles, est ce que vous avez en projet de développer d’autres personnages, ou est-ce que pour le moment vous faites une pause ?

Alors oui, il y a des rôles nouveaux ! Déjà, je suis dans une dynamique où j’ai enfin pu commencer à chanter les rôles que je voulais chanter. Donc maintenant non seulement je vais en profiter, mais surtout je vais les faire grandir parce que c’est ça le plus important pour moi, c’est de faire grandir ses rôles, de les faire évoluer avec le temps, en sachant que chaque cast, chaque maison d’opéra où l’on chante un rôle, c’est une nouvelle aventure. C’est un peu comme le chanter pour la première fois.

Il y a La Damnation de Faust qui va venir bientôt. Je ne sais pas si la saison prochaine ou la saison d’après donc ça, c’est aussi un rôle très important pour moi à chanter du répertoire français, mais parce que c’est Berlioz, c’est aussi une un défi musical et vocal par rapport à l’orchestration. Il y a d’autres rôles que j’aimerais attaquer d’ici quelques années : Gabriele Adorno dans Simon Boccanegra, Don Carlos en français, ce n’est pas encore prévu, mais c’est, c’est un peu dans les négociations en général, lorsque l’on parle avec les maisons d’opéra. Cela pourrait devenir une option dans les années à venir. Don José, cela dépendra du lieu. Nous parlions de la taille des maisons et de la taille des salles. J’ai déjà fait mes preuves dans les grandes maisons, comme Covent Garden, Vienne, Paris et Chicago. Mais je pense qu’il est important de pouvoir choisir où commencer certains rôles. Surtout que lorsque l’on s’attaque à Simon Boccanegra de Verdi ou à Don Carlos, il ne faut pas prendre le risque d’être dans un endroit qui va être trop impressionnant pour la voix.

Voilà donc les principaux nouveaux rôles à venir. Ensuite, il y a les rôles que je voudrais reprendre. Par exemple, cela fait des années que je voudrais rechanter Flamand dans Capriccio de Strauss, mais c’est très peu donné et c’est rare de pouvoir trouver une production qui se donne à une période où je suis libre pour le faire. J’ai eu la chance aussi de pouvoir chanter Macduff dans Macbeth de Verdi à Zürich. C’était un rôle que je n’avais pas chanté depuis 10 ans puisque je n’avais pas fait de représentation ; j’avais été doublure et deuxième cast parce que je faisais le rôle de Malcolm à la Monnaie de Bruxelles. J’avais pu le chanter à la générale puisque mon collègue était tombé malade. J’ai eu l’opportunité de le chanter cette saison et de redécouvrir finalement un rôle que j’avais pas chanté depuis longtemps. Mais en général, je pense que je suis dans une dynamique qui me permet de chanter les rôles que j’ai voulu longtemps chanter. Il m’a fallu, vous le savez, beaucoup de temps déjà pour se faire une place en France, parce que je n’ai pas étudié en France, je n’y ai pas fait mes premières armes, je les ai faites étant en Suisse, en Allemagne, en Autriche et donc intégrer le monde des chanteurs lyriques en France n’a pas été facile. Quand on n’a pas étudié au CNSM de Paris, quand on n’a pas fait l’académie de l’Opéra de Paris, on est un inconnu et il nous faut du temps pour rentrer en France. Et j’ai eu la chance de trouver les gens qui m’ont aidé à le faire.

Heureusement pour nous !

Oui et, bien heureusement pour moi. Vraiment, je suis très content d’être là où je suis. J’ai beaucoup de chance mais aussi d’avoir pu combattre finalement la sonorité germanique de mon nom de famille, qui a fait que pendant mes premières années de de métier, j’ai été vu comme un ténor allemand ou germanophone un peu partout. Il a fallu beaucoup d’énergie, à moi et à mes équipes pour ramer à contre-courant, et pour construire mon histoire dans le répertoire français puisque pendant quelques années, on ne me donnait que le répertoire allemand ou les petits rôles en italien. Et il m’a fallu beaucoup de travail, beaucoup d’abnégation et beaucoup de refus. Il a fallu que je ferme la porte à certaines maisons en disant : « je suis désolé, mais c’est n’est pas dans la direction dans laquelle je souhaite mener ma carrière : je veux chanter du Français ». On m’a ri au nez ; on m’a dit « Tu n’y arriveras pas ». Je me suis battu pour être là où je suis, et je n’oublie pas d’où je viens parce que ça a été un long chemin, une longue bataille. Même quand je suis arrivé en France, les premières années le répertoire français, et même italien, n’était pas une évidence. Il a fallu que Stéphane Lissner me donne La Bohème à l’Opéra de Paris pour que vraiment j’aie ma place parmi les chanteurs et les ténors de ma génération dans le répertoire romantique général. Et cela, ça a été un long travail.

Et pourtant, je me souviens de la révélation que j’avais eu en 2016 avec votre Spakos dans Cléopâtre de Massenet.

Ah oui ! Mais ça, ça a été un hasard puisque l’œuvre avait été donné au Festival de Pentecôte de Salzbourg en 2012, où j’étais invité par Cecilia Bartoli. Le thème était Cléopâtre et donc j’ai eu la chance de pouvoir faire mes armes dans ce rôle aux côtés de Sophie Koch, Sandrine Piau et Ludovic Tézier. Et après, Ludovic Tézier, Sophie Koch, et son mari, avec leur fondation, ont fait une tournée en France et ont voulu reprendre cet opéra avec Michel Plasson. J’ai eu beaucoup de chance d’être invité à le faire et surtout que cela passe par Paris pour le chanter parce que cela m’a ouvert aussi la porte ; cela a été une surprise. Je me souviens, c’était retransmis à la radio et je me rappelle la journaliste qui cherchait mon nom parce que j’ai été très applaudi alors que je j’étais inconnu au bataillon. Personne ne m’attendait et cela a constitué une entrée disons dans l’équipe des chanteurs français, même si c’était aussi beaucoup de stress pour moi, parce que c’était au Théâtre des Champs Élysées.

Et avec Michel Plasson, que l’on connaît comme exigeant bien sûr.

Très exigeant en effet, et il a été bienveillant avec moi, je dois dire pour ça, j’ai eu de la chance et j’ai été bien traité. Et nous étions de nouveau entre amis avec Ludovic Tézier, Cassandre Berthon et Sophie Koch pour chanter ce concert, qui avait aussi pour but de soutenir la fondation de Sophie Koch et de son mari. Je me souviens de mon ami Julien Benhamou – qui, à l’époque, n’était pas encore à l’Opéra de Bordeaux, ni à Aix – et me disait, il faut vraiment être au niveau parce que cela peut vraiment être un tremplin pour toi, cela peut vraiment permettre de briser le plafond de verre et ça a été le cas. Et dans ce genre de situation, il faut être au rendez-vous vocalement, et mentalement.

On se réjouit que, maintenant, vous soyez enfin à juste titre reconnu en France, et que vous portiez les couleurs du répertoire français et du répertoire italien en français.

Je les porte en effet, et je les porte fièrement.

Votre actualité proche, ce sera aussi un récital au festival d’Aix en Provence ?

Oui un récital le 22 juillet, avec Mathieu Pordoy, un récital qui va être aussi important puisque, pour le répertoire, je sors aussi un peu de ma zone de confort en chantant les Dichterliebe de Schumann et quelques mélodies de Mahler.

Le dernier récital de mélodies que vous aviez fait il y a quelques temps au Théâtre des Champs-Élysées, était plus dans répertoire français.

En effet le Festival d’Aix m’a demandé de m’accorder dramaturgiquement aux thèmes de l’été et donc il y avait des thèmes à suivre. Donc nous avons ces lieder allemands qu’on a trouvé et le Poème de l’amour et de la mer de Chausson qui allait très bien dans ce contexte . Voilà ce sera programme « les Amours du poète » de ce récital à Aix en Provence !

Merci Benjamin, nous vous souhaitons donc beaucoup de succès pour vos débuts en récital au Festival d’Aix, en attendant de vous y entendre sur scène !

À venir :

Crédit photos portraits : © Olivia Kahler / © Edouard Brane

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Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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