Opéra

« Au Monde » : les ténèbres familiaux de Pommerat mis en musique par Boesmans

« Au Monde » : les ténèbres familiaux de Pommerat mis en musique par Boesmans

25 février 2015 | PAR Christophe Candoni

A l’Opéra-Comique après La Monnaie de Bruxelles la saison dernière, le très en vogue dramaturge et metteur en scène Joël Pommerat voit Au monde, une de ses premières pièces à succès, transformée dix ans après sa création en opéra caverneux par le compositeur belge Philippe Boesmans. 

Les errements indicibles d’une famille enrichie dans l’industrie des armes sont au cœur d’un huis clos sombre et angoissé dans lequel Pommerat met en scène un patriarche gagné par la sénilité, son cadet Ori, fils prodigue de retour au foyer paternel après cinq ans d’absence et atteint d’un mystérieux déclin de la vue, ainsi que ses trois filles dont une présentatrice-vedette de télévision déséquilibrée entre deux mondes, le réel et le rêve, le présent et l’avenir, prophétisant qu’une fois le travail disparu, l’homme désaliéné trouvera sa vraie valeur et que la laideur cédera à la beauté régénérée.

De sa mise en scène initialement imaginée pour le théâtre et récemment reprise à l’Odéon (VOIR ICI), Joël Pommerat fait un presque copier-coller comme s’il n’avait pas considéré – à tort ! – que, dans sa version opératique, Au Monde était une toute nouvelle œuvre qui appelle nécessairement un autre regard, un autre traitement. Les chanteurs se fondent remarquablement dans les costumes et les poses des comédiens qui les ont précédés comme ils se meuvent dans une même boîte noire fendue de rais lumineux aléatoires déchirant l’obscurité de leur lumière blafarde comme une ouverture sur les béances de l’esprit et de l’âme.

Le geste adopté par Pommerat étant plus efficace qu’audacieux, nous nous intéresserons davantage à ce qui fait véritablement création dans cette œuvre : la composition musicale. Moins ardue et novatrice que celle du jeune compositeur Oscar Bianchi avec qui Pommerat était associé pour son premier projet lyrique Thanks to my Eyes (Grâce à mes yeux), mais bien plus généreuse en lyrisme et chargée d’émotions, elle est signée Philippe Boesmans, un vrai compositeur de théâtre musical, compagnon de route de Luc Bondy rencontré par l’intermédiaire du regretté Gerard Mortier. Depuis Reigen (La Ronde) d’après la pièce de Schnitzler en 1993, ses opéras sont quasiment tous des transpositions de grandes pièces du répertoire, du Conte d’hiver de Shakespeare à Mademoiselle Julie de Strindberg.

Au monde est sa première collaboration avec un dramaturge contemporain. Et il est impressionnant de constater comme la rencontre a formidablement opéré tant le beau travail musical du Boesmans fait œuvre commune, fusionnelle même, avec l’univers de Pommerat. Mystérieuse et saisissante, la partition en restitue précisément l’indétermination, l’étrangeté, l’irrésolution. La belle direction de Patrick Davin à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France va dans ce sens. Ainsi, le propos et la plastique sous anesthésie du dramaturge qui pèche parfois d’excès de froideur ou de latence elliptique retrouvent grâce à la musique des couleurs variées, une vibration, une souplesse et un relief bienvenus.

L’orchestration évoque aussi bien Debussy que Nino Rota, avec une incursion du My Way de Sinatra dans un play-back déformé, passage incontournable dans le théâtre de Pommerat. Les belles et troublantes présences (aussi bien vocales que scéniques) de Patricia Petibon dans un rôle particulièrement sensible et exigeant et de Philippe Sly dominent une bonne distribution. Moins naturel et plus embarrassé des tics gestuels propres au chanteur lyrique, Yann Beuron épate davantage par son chant que par son jeu dans une forme de théâtre si économe, si épurée qu’elle ne souffre aucun écart. Tout le climat de tension et de malaise de la pièce est à la fois finement et ardemment restitué ; si bien qu’à l’opéra plus encore qu’au théâtre, Au monde est enivrant.

DR E. Carecchio

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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