Opéra
Au festival d’Aix-en-Provence, Moïse et Pharaon sont dans un canot de migrants. Les deux tombent à l’eau…

Au festival d’Aix-en-Provence, Moïse et Pharaon sont dans un canot de migrants. Les deux tombent à l’eau…

16 juillet 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de maturité de Rossini faisait son entrée au Festival d’Aix-en-Provence… une entrée malmenée par une transposition pauvre de sens de Tobias Kratzer, et par une distribution très inégale. 

Moïse et Pharaon est une œuvre passionnante, portée par une partition extraordinaire. En 1827, lorsque l’œuvre est créée dans la Salle Le Peletier, Rossini est devenu une des figures majeures de la vie musicale parisienne. En 1826, suite au succès de son Siège de Corinthe (lui-même provenant de son Maometto II de 1820), il va reprendre et retravailler la partition de Mosè in Egito, succès passé du Teatro San Carlo de Naples. Il ajoute alors un ballet (obligatoire à cette époque pour accéder à la Grande maison parisienne), y adjoint de nouveaux airs et reprend des morceaux de partition d’Armida, de Bianca et Falliero, d’Ermione.
La dimension de l’opéra prend alors de l’ampleur, non seulement musicalement, mais également dramatiquement, pour devenir une démonstration éclatante du génie de Rossini lors des dernières années de sa production opératique.  

Une lecture politique brouillonne et inaboutie

La dimension religieuse du livret provient d’obligations liées au Teatro San Carlo (qui imposait cette contrainte à toute production réalisée en période de Carême). A fortiori, le spectaculaire des sept plaies d’Égypte ou de la traversée de la Mer rouge, s’accorde avec le goût grandiloquent et les effets spéciaux, alors de mise avec le Grand opéra français. 

Paradoxalement – comme on a déjà pu le constater dans Faust à Paris -, la dimension religieuse de cet épisode biblique n’intéresse pas le metteur en scène, Tobias Kratzer, qui fait le choix de se concentrer sur une lecture exclusivement politique. La transposition réalisée a pour cadre la société capitaliste libérale des pays riches et son cortège de dirigeants politiques ou économiques qui persévèrent – business is business – dans des schémas où le profit prime sur les autres considérations. Parmi les conséquences de ces inconsciences répétées, les migrations climatiques ou économiques font irruption dans le quotidien des îles d’une Méditerranée devenue le cimetière de femmes et d’hommes, îles où beaucoup de ceux qui parviennent sur le sol européen, pourrissent dans des camps, à Lampedusa et à Lesbos.
L’épisode biblique original montre une suite de promesses, non tenues par Pharaon, des renoncements, non sans conséquences, autant pour les Juifs, que pour son propre peuple, frappé par les désastres annoncés par Dieu. Aujourd’hui, les promesses non tenues des dirigeants, non seulement sur le développement durable avec le greenwashing et d’autres leurres (comme « le Care », slogan arboré par Aménophis sur sa veste) ont des conséquences pour tous et, même les plus riches voient leurs somptueuses villas disparaître dans les flammes des incendies climatiques.  

Certes, de la lecture de Kratzer, l’on doit reconnaitre une certaine ironie « urticante » dans un festival qui accueille, chaque année, des rencontres économiques où se côtoient des dirigeants qui peuvent se reconnaître dans ce « Pharaon » raillé sur scène, ce Pharaon qui communique par Zoom (et de loin) avec les plus défavorisés. Exposé plus clairement, le propos pourrait être puissant et ne pas manquer de pertinence. Mais…

D’approximations, de messages brouillés, en raccourcis, le canot pneumatique finit par prendre l’eau

Tobias Kratzer aime à jouer avec une imagerie parfois primaire ; dans des scènes dignes de Disney, il a bien fait s’envoler Faust et Méphisto à Bastille. Pour autant, pour s’en satisfaire, il faut que le message soit clair.
Ici, le Moïse qui a perdu Dieu de vue, porte néanmoins une tenue digne de Charlton Heston chez Cecil B. DeMille. Nous voilà donc renvoyés à une Bible de carton-pâte… ce qui a pour conséquence de brouiller le message. Alors que les autres personnages sont dans une approche réaliste, pourquoi ne fait-il pas le choix de le représenter un militant associatif ou, à l’inverse, en l’un de ces nombreux politiciens versés dans un populisme délétère… ? Mystère…
Plus gênant, Kratzer manque souvent de finesse dans son propos en accumulant les poncifs.
D’un côté, il interpelle les spectateurs, les enjoignant à pénétrer dans sa transposition ; de l’autre, il semble les prendre pour des veaux, en forçant le trait par une imagerie grossière. Sont ainsi convoqués les canots de sauvetage des migrants et une « instagrameuse » pour signifier la superficialité de notre société.
Tout cela n’a pas le goût de l’originalité. Nabucco à Parme et Traviata à Paris nous avaient déjà servi ces plats, désormais bien réchauffés.
À côté de cela, il fait exister des tableaux plus frappants (mais souvent inaboutis) tel cet open space dévasté suite aux « miracles « (non élucidés) de Moïse.
Kratzer et Mariotti, le chef, ont également décidé de conserver l’intégralité du (long) ballet écrit pour l’Opéra de Paris. Pendant ce passage, l’action des protagonistes continue à se dérouler et un tumulte (assez inexplicable) saisit alors la société élitiste qui regarde les danseurs. La chorégraphie (sportive) de Jeroen Verbruggen tient la route. Pour autant rien ne permet de comprendre vraiment l’agitation des figurants.


Enfin, l’image des migrants qui, à la fin de l’opéra, nous rejoignent dans la salle a une incontestable force dramatique, tout comme pourrait l’être la noyade des technocrates …(si elle était mieux filmée). Mais l’accumulation d’idées amoindrit encore la puissance du propos, lorsque tout se termine, dans une ironie mordante, avec ces touristes sous parasols, indifférents à la misère du monde et agacés par les débris de mort rejetés sur leur plage. 

La musique est magnifiquement servie par Michele Mariotti, le choeur et l’orchestre 

Si le regard porté s’interroge, l’oreille, elle, est à la fête. Michele Mariotti, ce natif de Pesaro, qui se déclare amoureux de cette œuvre de Rossini, ne faillit pas à sa tâche en faisant briller la partition de mille feux. Les nombreuses scènes de foule – avec un chœur de l’Opéra de Lyon, admirable de bout en bout – ou de groupes où les solistes se rejoignent successivement dans la même phrase, lui donnent l’occasion d’étirer la musique et de produire un somptueux manteau orchestral. D’un mouvement jamais alangui ni emphatique, mais d’une ample justesse lyrique, il dévoile toutes les couleurs d’un orchestre de Lyon d’une richesse confirmée. 

La distribution est par trop inégale 

Le titre complet de l’opéra est Moïse et Pharaon ou le passage de la mer rouge.
Rossini et de Jouy, son librettiste, ont voulu, au-delà de l’épisode biblique, raconter l’affrontement de deux hommes que tout oppose, deux hommes avec leur banale histoire humaine qui doivent notamment gérer l’histoire d’amour de deux jeunes êtres, issus de leur communauté. Les deux rôles-titres doivent donc s’imposer par leur présence vocale. La première déception du plateau découle de ce constat.

Michele Pertusi est un artiste dont on salue toujours le professionnalisme ainsi qu’un incontestable impact dramatique. La prononciation française est élégante ; mais la voix, désormais chargée d’un fort vibrato, a perdu de sa brillance et le personnage peine alors à produire l’impact incantatoire nécessaire et à se hisser ainsi au rang du Prophète qu’il est censé incarner.
Face à lui, Adrian Sâmpetrean est, certes, représenté en technocrate falot, sans volonté. Pour autant, dans plusieurs scènes, il doit aussi incarner la volonté inflexible du Roi et du père. Si la voix ne manque pas de classe, l’interprétation, elle, manque aussi de la puissance de feu requise.
Les deux jeunes protagonistes, Anaï, la nièce de Moïse et Aménophis, le fils de Pharaon, sont interprétés par Jeanine De Bique et Pene Pati. Allier ces deux artistes est cependant, fort surprenant pour un couple pourvu de plusieurs duos, tant leurs voix sont dissemblables. Ce rapprochement, produit une distorsion, en donnant le sentiment de deux artistes qui évoluent dans deux univers musicaux différents.
L’on est surtout fort étonné pour le choix d’une soprano légère qui vient de l’univers du baroque, alors que des artistes comme Marina Rebeka (au disque) et Eleonora Buratto (à Pesaro l’an passé) ont tenu ces rôles. L’organe reste typique de ce style ; la voix est étroite, l’aigu fruité mais pas éclatant, et la virtuosité, elle, est absolument brillante… Cela ne suffit pourtant pas, pour incarner une Anaï suffisamment séduisante, même si elle se révèle très émouvante dans son grand air « Quelle horrible destinée… Grand Dieu ».

Pene Pati assurait cette représentation, après avoir été récemment infecté par le Covid. Si l’on sent qu’avec ce premier rôle de ce compositeur, la prosodie et la technique rossinienne ne sont pas encore les forces du ténor, l’on est, cependant, immédiatement conquis par la beauté du timbre, l’imparable technique, cette luminosité unique qui font aujourd’hui de lui, le digne héritier du grand Pavarotti. Il charme, il séduit, il nous délecte.

Berzhanskaya, la divine

Après son incroyable prestation l’an dernier, à Pesaro, Vasilisa Berzhanskaya parvient, une fois encore, à marquer de son empreinte le rôle pourtant assez court de Sinaïde. Dès qu’elle intervient pour quelques phrases dans les ensembles, l’on remarque ce timbre et cette présence. Mais, c’est bien sûr dans le duo avec son fils et dans son grand air en deux parties (« Ah d’une tendre mère, écoute la prière… Propice à ma prière, calme ta fureur ! »), qu’elle enthousiasme le public. Dans cet air pleinement maternel et très bien écrit, forte de son timbre de bronze, de ses aigus triomphants, d’une technique rossinienne infaillible, alliage de l’assurance, de la persuasion, elle donne à chaque accent, tantôt tendre, tantôt autoritaire, l’inflexion et la couleur nécessaires.
De la Reine d’Egypte qu’elle incarne, elle s’impose incontestablement, ce soir aussi, comme la Reine de la soirée.

Le reste de la distribution, sans être transcendant, est de bonne tenue. Mert Süngu est un Eliézer sonore et efficace, Géraldine Chauvet, une Marie émouvante, Edwin Crossley-Mercey, un Osiride plein de distinction, Alessandro Luciano, un Aufide convaincant dans son au court air.

Si Moïse et Pharaon est un immense chef-d’œuvre de Rossini, il attend toujours son retour sur la grande scène de l’Opéra National de Paris, car il reste encore à trouver, en France, la production qui fera date, avec une distribution parfaitement homogène. Ce que nous a proposé le festival d’Aix-en-Provence a le mérite d’exister mais nous laisse, nettement, sur notre faim. La production sera reprise à l’Opéra de Lyon en janvier 2023.

Visuel : © Monika Rittershaus

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