Opéra
À Versailles, une Périchole qui a du chien

À Versailles, une Périchole qui a du chien

13 janvier 2020 | PAR Clément Mariage

Cela fait maintenant près de deux ans que Marc Minkowski fait voyager sa Périchole. Après la présentation de la version originale de 1868 au Festival de Salzbourg, puis celle de 1874 au Festival de Montpellier, il en avait proposé une production scénique à Bordeaux en octobre 2018. C’est cette production bordelaise qui a été choisie par l’Opéra Royal de Versailles pour clore les célébrations – bien chiches par ailleurs dans la plupart des institutions françaises – du bicentenaire de la naissance d’Offenbach.

L’enregistrement faisant échos aux représentations bordelaise, publié par le Palazzeto Bru Zane, nous l’avait appris : la version de La Périchole présentée ici n’est ni celle de 1868 en deux actes, ni celle de 1874 en trois actes, mais un arrangement réalisé par Marc Minkowski lui-même. Si la publication au disque d’une version hybride pouvait paraître assez contestable, dans la mesure où elle n’a jamais existé du vivant du compositeur, les réserves se dissipent à l’épreuve de la scène : l’arrangement fonctionne plutôt bien sur le plan dramatique, l’acte III gagne en efficacité ce qu’il perd en densité, quoi que le dénouement paraisse de fait un peu abrupt.

La manière dont Marc Minkowski dirige cette musique est cependant un idéal que l’on aimerait toujours voir ainsi atteint. Comme il en connait tous les rouages, pour l’avoir déjà dirigée un grand nombre de fois, la musique d’Offenbach sonne sous sa baguette toujours pleine d’allant et d’esprit. À la tête des Musiciens du Louvre, qui déploient avec caractère les sonorités de leurs instruments d’époque, il fait en sorte que l’action soit toujours tendue, tout en mettant soigneusement en valeur tel détail d’orchestration ou tel contrechant, témoignant que l’écriture d’Offenbach n’est pas si rudimentaire qu’on le prétend souvent. 

La mise en scène de Romain Gilbert prend le parti de plonger l’opéra-bouffe d’Offenbach dans une esthétique de cabaret, avec rideaux lamés, ampoules de loge, chapeaux haut-de-forme, marionnettes et tréteaux, faisant bien sûr écho au métier de la Périchole et de son amant Piquillo : chanteur de rue. La dimension sociale de l’œuvre se trouve ainsi entièrement gommée : même si le metteur en scène semble souhaiter mettre en avant la manière dont le vice-roi manipule et est manipulé, tout en révélant les faux-semblants qui traversent les rapports entre les personnages, les marionnettes et les numéros relèvent plus dans leur usage d’une mise en image divertissante de l’ouvrage. Cela fonctionne en réalité plutôt bien, pour une œuvre que l’on peut considérer dans son ensemble comme une réjouissance insouciante. On retiendra par ailleurs la manière dont l’équivocité du titre du vice-roi est très adroitement révélée par le jeu de dévoilement progressif de son nom sur un panonceau au dernier acte : Don Andrès de Ribeira, c’est le vice fait roi.

Vocalement, la soirée n’est rien moins qu’enthousiasmante. Aude Extremo prête sa voix opulente à la chanteuse de rue, trouvant pour chacun des airs du rôle-titre un ton, un accent différent. Tantôt mélancolique, enjôleuse, piquante ou narquoise, cette Périchole à la voix richement timbrée, à la diction précise, au phrasé éloquent et à l’engagement soutenu est sans conteste l’une des plus justes et majestueuses incarnations du rôle qu’on puisse connaître. Après Benjamin Bernheim, Philippe Talbot et Stanislas de Barbeyrac, c’est au tour de François Rougier d’être le Piquillo d’Aude Extremo. Si l’aigu manque quelque peu de panache, l’incarnation est tout à fait convaincante : le ténor fait du personnage un godiche éperdument attachant. Le vice-roi est quant à lui tenu par le truculent Alexandre Duhamel, qui semble s’amuser comme un diable. Son enthousiasme manifeste s’accompagne de qualités musicales remarquables, notamment une diction soignée et des phrasés adroitement conduits, servant une voix solidement charpentée.

Éric Huchet est rompu au répertoire offenbachien qu’il chante sous la baguette de Minkowski  depuis le début des années 2000 et il possède son Comte de Panatellas jusqu’au bout des doigts. À ses côtés, le jeune Anas Séguin ne démérite nullement en Don Pedro de Hinoyosa, entraîné par l’abattage scénique de son aîné. Les trois cousines et les trois dames d’honneur sont tenues par Olivia Doray, Julie Pasturaud et Adriana Bignagni Lesca avec un égal bonheur. Cette dernière se démarque cependant par la chatoyance de son timbre, qu’on serait très curieux de retrouver servant un autre rôle. Tous les solistes sont solidement soutenus par le Chœur de l’Opéra de Bordeaux, en très belle forme.


Crédit photographique : © Vincent Begold

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Clément Mariage

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