Opéra

A Strasbourg, un « Werther » de Massenet poétique et puissant

A Strasbourg, un « Werther » de Massenet poétique et puissant

12 février 2018 | PAR Julien Coquet

Coproduite avez l’Opernhaus Zürich, la production de Werther par Tatjana Gürbaca arrive à être à la fois étouffante et remplie de poésie. Cette belle mise en scène est servie par un plateau vocal de qualité.

Werther « nous présente l’amour comme étant l’âme du monde, le souffle qui nous porte à vivre » déclare la metteur en scène Tatjana Gürbaca. Le roman épistolaire de Goethe, paru en 1774, n’est plus à présenter et la vague de suicides qui suivit la parution du livre est l’une des preuves les plus fortes de l’influence de la littérature sur le monde. Petit rappel tout de même : Werther aime Charlotte, mariée à Albert, comme elle l’avait promis à sa mère sur son lit de mort. Werther, rejeté et dévasté, se suicide.

Alors que Goethe ne propose que le point de vue du premier romantique de l’histoire littéraire, Massenet accorde une place toute aussi importante à Charlotte qu’à Werther. Pour Tatjana Gürbaca, Charlotte est presque le personnage central de l’opéra. De cette position intéressante, le champ d’actions possibles de Charlotte est plus large et, à la fin de l’acte III, alors qu’Albert, son mari, vient de remettre les pistolets à son valet pour qu’il les transmette à Werther, Charlotte s’en saisit et hésite à faire feu sur celui avec qui elle partage sa vie. Le point de vue proposé par Tatjana Gürbaca est stimulant à plus d’un titre. Tout d’abord, ce sont des tableaux d’une grande beauté qui se succèdent sur la scène de l’Opéra national du Rhin : un clair de lune à l’acte I où Charlotte et Werther sont entourés des danseurs du bal d’où ils reviennent, un acte III déchirant où les protagonistes matérialisent par des fils les barrières qui les séparent, un dernier acte où un couple de personnes âgées traverse la scène, faisant prendre conscience à Charlotte la vie heureuse qu’elle aurait pu mener avec Werther, etc. On s’interrogera par contre encore quelques jours sur la dimension interstellaire (un hommage à La Bohème présentée à Bastille ?) des cinq dernières minutes. Un espace clos, beau mais suffocant, imaginé par Klaus Grünberg, représente un intérieur de maison : à Wetzlar, tout est figé et l’esprit étroit, la société étriquée et la servilité régnante.

La petite déception du spectacle vient du côté de l’orchestre. Pourtant, la direction d’Ariane Matiakh ne manque pas d’idées et de technique : la transition entre l’acte III et l’acte IV est ainsi très réussie, le duo de l’acte III entre Charlotte et Werther est rendu poignant et, surtout, l’orchestre est parfaitement équilibré avec les voix. Cependant, il semblerait que les tempi choisis soient pris souvent de façon aléatoire et même parfois trop lentement, ce qui freine certains moments de tensions dramatiques. Gageons que ces petits problèmes seront corrigés lors des prochaines représentations.

Du côté des voix, la diction des chanteurs et chanteuses est impeccable : c’est un réel plaisir que de ne pas lire les surtitres pour comprendre ce qui se trame sous nos yeux. Commençons par le couple de la soirée, Werther et Charlotte. Et quel couple ! Très bon acteur, Massimo Giordano est un Werther poignant à la voix parfaitement calibrée. Son « J’aurais sur ma poitrine » est réellement touchant et le souffle qu’il possède lui permet de tenir de belles phrases. Son idéale féminine, Charlotte, interprétée par Anaïk Morel, n’est pas en reste. Changeant du traditionnel couple opératique ténor-soprano, la mezzo possède une belle tessiture : tout à fait fragile pour l’air des lettres, elle sait aussi user d’aigus puissants lors des moments de tension.

L’Albert de Régis Mengus est un personnage séduisant et inquiétant, aidé par des graves bienvenus. Sophie (Jennifer Courcier) n’est pas la jeune fille naïve que l’on voit dans certaines mises en scène de l’ouvrage. Sa voix est fortement appréciable grâce à de beaux aigus : ses « Tout le monde est joyeux » sont émouvants.

Le Bailli de Kristian Paul manque cependant d’assurance et de coffre pour donner une réelle consistance au personnage. Les deux compères, Schmidt et Johann, ont deux voix tout à fait différentes. Loïc Félix possède un timbre un peu métallique et ne laisse pas une vive impression, d’autant plus qu’en face de lui, Jean-Gabriel Saint-Martin, en Johann, est sûrement l’une des plus belles voix de la soirée grâce à la rondeur de ses phrases.

Werther de Jules Massenet à l’Opéra national du Rhin le dimanche 11 février 2018 à 15h. Direction musicale d’Ariane Matiakh et mise en scène de Tatjana Gürbaca.

Crédit photos : ©Klara Beck

« Le Pavillon aux pivoines » : une ode intemporelle à l’amour
Agenda culture de la semaine du 12 février
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *