Classique

A Bruxelles, la beauté du Diable de Meyerbeer

A Bruxelles, la beauté du Diable de Meyerbeer

05 avril 2019 | PAR Denis Peyrat

 Au Bozar de Bruxelles, La Monnaie / De Munt propose une version de concert du rare Robert le Diable de Giacomo Meyerbeer. La superbe distribution réunie par Evelino Pido a permis de redécouvrir les beautés du premier « Grand Opéra » français du compositeur des Huguenots.

Même s’il a été un des plus grands succès du compositeur (un record avec 754 représentations à l’Opéra de Paris au 19ème siècle), Robert le Diable est un opéra devenu rare à la scène. Depuis les représentations de 1985 à Paris, il n’a été monté qu’épisodiquement : à Berlin et Martina Franca dans les années 2000, puis à Londres en 2012 dans la mise en scène de Laurent Pelly (captée en DVD). L’oeuvre créée en 1831, qui consacra le succès de Meyerbeer à Paris, fut notamment éclipsée par son opéra suivant Les Huguenots, créé en 1836. Elle fut également victime de son gigantisme et des moyens scéniques et vocaux exceptionnels qu’elle requiert. Mais surtout le compositeur, pourtant admiré par Chopin et loué par Berlioz pour son orchestration, fut ultérieurement l’objet des préjugés de la critique qui le compara à Wagner dont il fut le précurseur. 

L’avènement du « Grand opéra » français

Après La muette de Portici d’Auber, et Guillaume Tell de Rossini, Robert le Diable consacre un nouveau style de spectacle, où le contexte historique n’est que la toile de fond d’une grande histoire d’amour dramatique. L’œuvre, en 4 ou 5 actes, exploite toutes les ressources musicales et techniques des scènes modernes, avec ses décors réalistes qui doivent surprendre le spectateur. Le ballet y tient aussi une place importante pour valoriser l’ensemble des ressources artistiques des grandes maisons de l’époque.
Le livret de Scribe et Delavigne s’inspire librement de la légende médiévale de Robert le Diable, relatée sous de multiples formes depuis le 13ème siècle, est qui est un drame fantastique illustrant la lutte entre le Bien et le Mal. Le duc Robert de Normandie, qui ignore être le fils du diable, incarné sur terre en Bertram, est amoureux de la princesse Isabelle de Sicile. Pour la conquérir, sous l’influence de son compagnon et âme damnée Bertram, il s’allie les puissances de l’enfer en cueillant un rameau magique gardé par des nonnes que le diable a ramenées à la vie. Mais la résistance d’Isabelle le trouble et il décide de renoncer à ses pouvoirs maléfiques. Sa sœur de lait Alice, fiancée du troubadour Raimbaut, va lui révéler la vérité en lui confiant le testament de sa mère. Robert connaît maintenant son père, et renonçant à signer le pacte, sera sauvé in extremis des flammes de l’Enfer dans lequel Bertram est précipité. 

Un cast superbe pour une partition diaboliquement difficile

Evelino Pido a réuni pour l’occasion une distribution exemplaire jusque dans les plus petits rôles. Dans le court rôle du Héraut, le jeune ténor belge Pierre Derhet montre de très prometteuses qualités vocales et une belle aisance. Autre chanteur belge, en Alberti puis en prêtre, Patrick Bolleire fait preuve d’une belle autorité vocale : on apprécie son beau timbre de basse riche et homogène. Julien Dran est une belle découverte en Raimbaut : très à l’aise dans son air « Jadis régnait en Normandie », le ténor possède une voix claire et une belle diction qui font un bel effet dans ce rôle de troubadour.  La soprano espagnole Yolanda Auyanet dispose d’une voix large et puissante pour affronter le rôle exigeant d’Alice, présente dans tous les actes. Le timbre est opulent mais l’aigu parfois en force et la palette de nuances limitée; sa technique et son engagement lui permettent néanmoins de tirer son épingle du jeu notamment dans les multiples ensembles.

Le rôle de Robert est écrasant : taillé pour son créateur le célèbre ténor Alfred Nourrit, il concentre une multitude de difficultés et une exposition exceptionnelle dans l’aigu. Dmitry Korchak en triomphe cependant avec bravoure, et déploie un aigü facile, ainsi qu’une remarquable prononciation française – ce qui est très rare chez les chanteurs russes actuels. Il semble se jouer des difficultés de la redoutable Sicilienne, et propose de très belles nuances dans son air « O ma mère », ainsi que de superbes aigus dans la cabalette « Ah venez tous ». On sera heureux de l’entendre à nouveau dans les grands rôles français.

Après avoir interprété Alberti à Covent Garden, Nicolas Courjal confirme avec le rôle de Bertram qu’il est une des plus grandes basses françaises actuelles. Quel plaisir que celui  procuré par sa diction parfaite (même si elle révèle parfois un livret assez compassé) et son émission très naturelle ! Il triomphe en diable roublard, grâce à une interprétation jamais outrée et un magnifique timbre charnu jusque dans l’extrême grave du registre. Son interprétation du célèbre « Nonnes qui reposez » est exemplaire de sobriété dans un air propice à tous les excès sardoniques. Et son aisance comique semble naturelle : elle mérite d’autres rôles que les diables – fussent-ils ceux des Contes d’Hoffmann !

Après sa triomphale prise de rôle en Elisabeth de Valois à l’Opera de Paris, Lisette Oropesa faisait ses débuts à Bruxelles dans un autre rôle de Meyerbeer, la princesse Isabelle, dont elle avait déjà brillamment interprété en récital  le grand air « Robert, toi que j’aime ».

Une nouvelle fois, la soprano américaine maitrise sans aucun effort apparent les difficultés de la partition, tant dans ses airs et leurs cabalettes que dans les duos et autres redoutables finales d’acte. Toujours très expressive et en interaction avec ses partenaires et le chœur, elle réussit même, malgré la version de concert et grâce à un français remarquable, une belle caractérisation du personnage. L’air du 4ème acte est un concentré de toutes ses qualités : émotion, longueur de souffle, légato parfait, aisance dans les coloratures et magnifiques nuances y compris dans le suraigu. Elle y obtient une longue et légitime ovation du public bruxellois conquis.

L’autre artisan du succès de la soirée est le maestro Evelino Pido, qui réussit à obtenir le meilleur des solides orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie (très bien préparés par Martino Faggiani). Grâce à une direction efficace et précise, il met ainsi en relief les différents pupitres (notamment les vents) et permet de découvrir toute la subtilité et l’originalité de l’orchestration de Meyerbeer. Le chef ne tombe jamais dans les excès de dramatisme de la partition, même si les grands ensembles restent quelque peu tonitruants. Il obtient un succès mérité pour une œuvre qui, idéalement distribuée comme elle l’était à Bruxelles, et malgré quelques lourdeurs, mériterait de retrouver le chemin de la scène.

Robert le Diable sera à nouveau proposé par La Monnaie ce Vendredi 5 avril à 18h00 au Bozar de Bruxelles.

Pour ceux qui ne pourraient s’y rendre, la captation radio effectuée le 2 avril devrait être rediffusée le samedi 4 mai à partir de 20h sur Klara, la radio classique belge néerlandophone: à ne pas rater en ligne!  

Crédits : Affiche et portrait E Pido  © La Monnaie / De Munt, Photo saluts © DP

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Denis Peyrat
Ingénieur exerçant dans le domaine de l'énergie, Denis est passionné d'opéra et fréquente les salles de concert depuis le collège. Dès l'âge de 11 ans il pratique également le chant dans diverses formations chorales, en autodidacte mais avec une expérience qui lui permet à présent de faire partie d'un grand chœur symphonique parisien. Il écrit sur l'opéra et la musique classique principalement.

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