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Letzte Tage. Ein Vorabend de Marthaler : une bouleversante leçon d’histoire d’hier et d’aujourd’hui

Letzte Tage. Ein Vorabend de Marthaler : une bouleversante leçon d’histoire d’hier et d’aujourd’hui

26 septembre 2013 | PAR Christophe Candoni

 

 

Dans Letzte Tage. Ein Vorabend (Derniers jours. Une veillée), Christoph Marthaler emploie tout son génie pour se faire l’observateur attentif et sans pathos de la mise à mal de la démocratie et de l’altérité par les poussées brûlantes et successives dans l’histoire récente du racisme et des nationalismes. Les discours pour beaucoup véridiques et terrifiants prononcés à l’aube du siècle dernier qui servent de matière textuelle au spectacle entrent fortement en résonance avec l’actualité de la France et l’Europe entière toujours menacées par l’extrémisme.  Reste le pouvoir réparateur de la musique qui console et réconforte. Marthaler rend sublimement hommage aux compositeurs persécutés par le nazisme au cours d’un spectacle-concert beau à pleurer.

Le poison qu’est la haine notoire et affichée des étrangers demeure le terreau de déclarations publiques saisissantes de violence et d’aberration prononcées dans le passé par des hommes politiques dont Karl Lueger, Maire de Vienne au début du XXe siècle pour n’en citer qu’un, mais aussi récemment, par l’actuel ministre conservateur hongrois Viktor Orban dans une charge vorace sur les gitans qui ne peut que faire écho aux très récentes prises de parole sur l’intégration des Roms en France. Donner à entendre l’horreur de ces propos est un témoignage dérangeant mais nécessaire de la persistance d’une idéologie nauséabonde que n’amenuise pas le temps. Pour ce faire, Marthaler dirige admirablement ses comédiens qu’il met comme en sourdine. Non pas criards ou éructants comme on pourrait l’attendre des acteurs allemands dont on vante souvent la belle énergie rageuse, ils tirent à l’inverse tout l’effroi d’une articulation feutrée et tranquille. Le murmure plutôt que le cri provoque un effet glaçant.

On imagine l’impact qu’a pu avoir l’exhumation de ses textes dans l’hémicycle du Parlement historique austro-hongrois. C’est dans ce haut lieu de l’histoire européenne et de ses bouleversements que Marthaler créait sa dernière œuvre dans le cadre du Wiener Festwochen en mai dernier à l’occasion de la « journée de mémoire aux victimes du racisme » et de l’anniversaire de la libération du camp de Mauthausen-Gusen.

Reçu par le Festival d’Automne à Paris et présenté au théâtre de la ville, le spectacle a nécessairement changé ne serait-ce que dans la configuration de l’espace mais n’a semble-t-il rien perdu de sa force inouïe. Vu de la scène où le public est exceptionnellement installé sur des gradins face à la salle où tout se joue, il a fait le soir de la première l’effet d’un coup de massue. On n’oubliera pas les allées montantes et les rangs vides du théâtre comme habités, hantés même, des figures pâles et des corps somnolents des acteurs (qui sont aussi de fins musiciens) à l’aspect fantomatique et déglingué, se mouvant lentement ou restant immobiles sous des lumières crépusculaires de veillée. Un échafaudage planté dans l’espace en chantier est peut-être le signe d’une reconstruction, d’une réparation espérée. En attendant, la pièce s’ouvre sur une clique de femmes de ménage jouant les pin-up dans leurs blouses turquoise. Elle font la poussière de plusieurs siècles d’un mal incrusté et qui porte le nom d’antisémitisme. Du pur Marthaler qui ose le burlesque et la légèreté dans la gravité, à l’image de l’entrée clownesque des députés aux corps secs et étriqués dans des costumes ternes mais capuchonnés de chapeaux pointus de carnaval et sifflets à la bouche.

Dans la deuxième partie du spectacle, l’homme-orchestre Marthaler convie une formation viennoise  à jouer des pièces de Pavel Haas, Ernest Bloch, Jozef Koffler, Fritz Kreisler, Szymon Laks, Piotr Leschenko, Erwin Schulhoff, Alexandre Tansman et Victor Ullmann, tous compositeurs juifs, tchèques, polonais ou autrichiens, condamnés à la déportation à Theresienstadt, un camp de concentration « modèle » dédié aux artistes mis au banc. Plus de mots, plus de place pour ces flots antérieurs de paroles stridentes. La musique seule, toute puissante, merveilleusement exécutée attire l’attention. A sa charge de réinventer un idéal européen et une tentative d’unisson. L’antidote plaintif et délicat des violons, de la clarinette, de la contrebasse, du piano et de l’accordéon s’impose et fait prendre ridiculement la fuite aux puissants insensibles qui détalent dans les travées, trop peureux d’être touchés par la grâce. Au final, ils interpréteront en choeur un  Elias  de Mendelssohn absolument poignant. Marthaler est un tendre mais pas naïf. Il sait très bien que l’art ne changera pas le monde et n’empêchera pas l’histoire de se répéter. Mais avec humanisme et utopie, par les pouvoirs de l’intelligence et de l’émotion, il peut croire et nous faire croire que la culture peut changer les modes de pensées.

« Letzte Tage. Ein Vorabend » Photo: Walter Mair.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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