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Kunstfest Weimar 20-21 : Sur le chêne de Goethe…

Kunstfest Weimar 20-21 : Sur le chêne de Goethe…

18 septembre 2021 | PAR Sylvia Botella

… Les jeunes pousses d’herbe courent. Retours sur le Kunstfest Weimar #week-end 1. Quels territoires ont arpenté les artistes ? Allons-y ensemble !

Comment l’épreuve d’une image peut-elle contenir et déplier toutes les autres images ? Quelle est-elle ? Quelles sont-elles ? Des fantômes dans Und Alle Tiere rufen de Thomas Köck/ Marie Bues ? Le souvenir obsessif dans I am 60 de Wen Hui ? Un fantasme amoureux dans The Love Behind my Eyes de Ali Chahrour ?
Dans les pièces du week-end d’ouverture du Kunstfest Weimar 20-21 (ndlr : nous n’avons pas pu découvrir malheureusement And when we change de Robyn Orlin à cause des grèves sur le réseau ferroviaire allemand), la pulsation sentimentale agit comme une pulsion de vie aux environs de la mort. Elle donne l’impression d’être mue par une vitalité presque surnaturelle comme les fleurs et l’herbe folle sur ce qui reste du Chêne de Goethe* aujourd’hui au Mémorial de Buchenwald. C’est la vie qui soudainement scarifie l’horreur parce qu’elle n’est précisément pas à sa place. Dans une élasticité temporelle, les corps s’agrippent dans les trépas de l’amour (The Love Behind my Eyes), les voix des espèces éteintes se déploient les unes dans les autres (Und Alle Tiere rufen) et les images s’entrechoquent dans l’intime et le politique (I am 60). C’est sur ces matières sédimentaires et heurtées que surgit notre émotion. Elle est invasive. « Weimar, c’est la gloire et toute la honte de l’histoire allemande. D’un côté, c’est Goethe, Schiller, Nietzsche… la tradition des grandes esprits de Weimar… le mouvement majeur Bauhaus. De l’autre côté, c’est Buchenwald…le camp de concentration… Weimar doit avoir une position envers elle-même », prévient le directeur artistique Rolf Hemke. Comme Weimar, les pièces sont d’infinies témoins du temps. Et les artistes, « les Goethe et les Schiller de demain. Les voir et les donner à voir, c’est bien l’adn du festival. Si Weimar n’avait pas réservé le meilleur des accueils à ces auteurs, nous n’en serions pas les héritiers, aujourd’hui ».

Wen Hui ou l’éloge du regard documenté

La chorégraphe et danseuse Wen Hui est considérée comme l’une des pionnières de la danse en Chine. Elle aborde la danse avec un regard documenté, entremêlant l’intime aux flux de l’Histoire. Dans I am 60, le travail sur les dramaturgies (Zhang Zhen) de l’image photographique noire & blanc (photos de famille), cinématographique noir & blanc (Scenes of Romance, 1931 ; La Divine, 1934 ; Destins de femmes, 1934 et Femmes nouvelles, 1935) et documentaire couleur (archives personnelles, archives urbaines) confère à la pièce un caractère extrêmement politique (la condition de la femme chinoise) qui ne cherche nullement à se faire passer pour réel. Car c’est au contraire du contraste (ou de la fusion) entre l’image filmée et la danse de Wen Hui que nait le sens. Voilà que Wen Hui déchire l’image, soudainement le rideau s’ouvre.
A cela vient s’ajouter le travail sur la musique (Wen Luyuan) qui invite à la contemplation et la réflexion. Ce qui est également remarquable dans I am 60, c’est le travail sur la lumière (Romain de Lagarde), telle que la projette l’image filmée sur le plateau ou la lumière sur le plateau, accentuant ou éliminant la profondeur du champ, elle révèle la singularité et la beauté de la pièce.
Ici, le travail de Wen Hui peut s’apparenter à celui d’une artiste peintre au sens où elle peut retoucher et créer une vision personnelle du réel. Elle crayonne avec son corps, esquisse, pose une couleur avec la voix off, un geste. Elle dessine dans l’espace une double, une triple, une quadruple expression de ce même et seul visage. Voici Wen Hui. Voici sa mère. Voici sa grand-mère. Voici l’actrice Ruan Lingyu. Voici les féministes chinoises. Elles se raccordent entre elles, leurs voix se répondent et elles font circuler les émotions, tourner les femmes. Voici la femme puissante chinoise !

Ali Chahrour ou l’éclair continu dans la nuit continuée

Dans The Love behind my eyes du chorégraphe et danseur libanais Ali Chahrour, le voyage mène vers des territoires emboîtés. Derrière l’histoire légendaire de Mohamed Bin Daoud mort d’amour, le Ghazal (le poème d’amour), le secret, il y a la cristallisation douloureuse d’un sentiment d’amour et celle de son côté pile, l’abandon. Elle se danse de manière éclatante dans le troisième volet du triptyque Love.
Il faut noter l’indéniable virtuosité de la pièce de danse qui s’offre entière aux diverses formes d’amour – les plus sacrées aux plus « subversives » – pour les transformer en matières : corps, figures, rythmes, chant. Où l’érotisme est comme une oscillation irradiante dans la nuit ou au petit jour. Où la puissante Leila Chahrour entonne la chanson Wa Habibi (en français « Oh mon amour ») des chrétiens d’Orient le Vendredi saint (ndlr : chanson reprise par la grande chanteuse libanaise Fairouz). Sa voix est comme un lacet qui relie les chairs, les peaux, la lumière. Il y a là une forme de beauté nocturne dans la dépendance amoureuse et/ou la séparation. Les deux corps collés l’un contre l’autre ou défaits de Ali Chahrour et Chadi Aoun (magnifiques) mènent à une vertigineuse « ritournelle » des ruines (avec des inserts qu’on imagine : les maisons détruites, la détresse, le chantier, le cri sourd) comme matériaux de (re)construction. Le corps-fiction mène au réel, aux terres du Liban menacées par l’oubli. The love behind my eyes c’est l’éclair continu dans la nuit continuée.

Thomas Köck/ Marie Bues ou l’étonnante musicalité de la parole

La mise en scène de Und Alle Tiere rufen : Dieser Titel rettet die Welt auch nicht mehr est d’une grande lucidité. La lucidité de la metteure en scène Marie Bues qui souligne habilement la physicalité (ou plasticité) extraordinaire du texte (première mondiale) du jeune auteur prodigue autrichien Thomas Köck très attendu au festival, en plaçant au centre l’acteur/l’actrice. La lucidité qui acte la monstruosité banale : l’extinction des espèces – faune, flore et humains ( ?). Le génie de la distribution y est pour beaucoup. Il n’y a qu’à voir Astrid Meyerfeldt, Sarah Sophia Meyer, Nico Link ou Janus Torp éructer, haranguer, marteler sur le plateau éventré par le pendrillon blanc effondré.
Qui parle ? D’où parle-t-on ? A qui parle- t-on ? D’où parle-t-on ? Dans l’écriture Köckienne, l’étrangeté est constante, elle s’inscrit en creux par le barbarisme poétique, par la négation et la répétition comme un leitmotiv : « Das hier… kein » (qui pourrait peut-être se traduire non littéralement en français par « ceci n’est pas » ?). Sur fond de musique live, Marie Bues nous fait arpenter un presque territoire fantastique à l’étonnante musicalité de la parole où tout est à la fois moins et plus qu’il ne semble l’être. Il est difficile de faire le point. Und Alle Tiere rufen , c’est le requiem-manifeste de l’extinction.
Marie Bues et Thomas Köck demandent au public de compléter lui-même ce que qu’il voit sur le plateau et surtout sur ce qu’on lui dit dans le casque. Et de prendre ses responsabilités (ou non). Und Alle Tiere rufen a quelque chose de profondément bizarre, complexe et désordonné. Une pièce monstre fondamentale.

Voilà l’image de cette fin d’été. Le Kunstfest Weimar 21 Week-end#1 ne nous a toujours pas quitté.es. C’est le souvenir de beaucoup de questions, d’histoires et de mémoires pleines d’avenir. Le pluriel ici est important. Une fascination.

Et demain ?

*L’histoire dit que dans le camp de concentration de Buchenwald, les SS ont laissé un vieux chêne, signalé « gros chêne » sur les cartes. En souvenir des fréquentes visites de Goethe sur l’Ettersberg, les prisonniers du camp de concentration de Buchenwald l’ont surnommé le chêne de Goethe. En août 1944, il a été bombardé et ensuite abattu. Mais la souche a été préservée. Et elle l’est encore.

Visuel : Ali Chahrour et Chadi Aoun in The love behind my eyes (c) Ali Chahrour

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