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[Interview] Rodrigo Garcia : « Il faut surmonter sa pudeur pour créer »

[Interview] Rodrigo Garcia : « Il faut surmonter sa pudeur pour créer »

05 février 2015 | PAR Christophe Candoni

Dans Et balancez mes cendres sur Mickey, une pièce manifeste que Rodrigo Garcia a souhaité remonter pour le centre dramatique national de Montpellier qu’il dirige depuis un an, se dresse un état lucide et désespéré d’un monde dénaturé, perverti par la surconsommation et restitué avec force dans une performance scénique explosive et incandescente. L’auteur et metteur en scène nous reçoit à La Commune d’Aubervilliers et nous livre sans détour ni concession un propos sincèrement enragé sur le temps présent.

Peut-on considérer que votre théâtre s’apparente à une machine de guerre ?

Quand j’étais jeune, je le croyais. Maintenant moins. Simplement parce que le théâtre s’adresse à une trop petite minorité de gens et qu’il n’est visiblement plus un besoin pour la société. Néanmoins, un spectateur m’a dit que mon spectacle l’avait trop frappé, qu’il était trop violent. Je ne le conçois pas comme une proposition artistique radicale. D’ailleurs, un artiste ne décide pas de lui-même de faire une œuvre radicale, engagée. Il fait ce qu’il pense devoir faire. C’est-à-dire s’exprimer, sans anticiper les réactions des spectateurs. Les comédiens avec lesquels je travaille ne vivent pas non plus le spectacle comme quelque chose d’extrême, même si nous savons que ce que nous faisons n’est pas très fréquent et même rare en France et en Europe.

C’est un théâtre qui frappe fort, qui dénonce, qui condamne, qui met à l’épreuve interprètes et spectateurs ?

C’est ma propre façon de calligraphier le théâtre. Mon théâtre est une arme de combat contre la société de consommation ; d’où je ne m’exclue pas… vous voyez j’ai même un iPhone ! Ce qui me touche et me fait vraiment mal c’est quand la vie est exclusivement réduite au consumérisme. Alors, il n’y a plus de temps disponible pour soi, pour être soi. Tout passe tellement vite. Je suis pourtant convaincu d’être une meilleure personne lorsque je prends le temps et que j’en fais quelque chose d’utile. Voilà ce que je défends : prendre le temps de partager, de pleurer, d’aimer, d’être vrai.

La création artistique vous permet-elle de vivre cette utopie ?

Oui, mon théâtre est une aventure collective. Je ne pourrais pas travailler comme je le fais avec d’autres acteurs. Ils sont pour moi plus que des acteurs, de vrais amis, des compagnons sur mon chemin de vie. Le seul endroit où je travaille à m’émanciper, à me libérer, c’est mon imagination. Là, je n’ai aucune limite. Ou en tout cas je n’y pense jamais. Le problème de la création maussade en France et en Europe c’est la pudeur qu’ont beaucoup d’artistes. Pour créer, il faut parvenir à surmonter cette pudeur. J’écris toujours à partir de ma propre biographie. Je pars toujours d’éléments qui me sont intimes. Je les explore et cela me fait mal donc je ne peux pas avoir de pudeur. Je ne parle pas seulement de pudeur physique liée à la sexualité par exemple mais du besoin d’aller au fond des choses, de ce qu’il y a de pire en moi, de ce qui me fait peur. Cela est difficile mais nécessaire.

Qu’est ce qui est le plus impudique : l’écriture textuelle ou au plateau ?

Le plus fort devrait être ce qui se produit sur le plateau. Mais si je dois être honnête, écrire m’est le plus difficile car il n’y a pas d’échappatoire possible et je suis en permanence confronté à moi-même. A l’inverse, quand les acteurs performent, j’ai l’impression que ce n’est plus moi. D’ailleurs, en répétition, ils me proposent souvent des situations plus rudes encore que celles que j’avais préalablement imaginées. Ils m’entraînent très loin.

Leur excès est en quelque sorte l’exact opposé de ce que vous ne supportez pas non plus aujourd’hui, à savoir, la tiédeur, l’uniformité, le standard, la norme ?

Quand les lois sont stupides, il faut évidemment aller contre ! Les règles sont toujours stupides. Cet après-midi, je visitais la fondation Cartier. Je suis entré dans la librairie et j’ai posé mon manteau sur une étagère. La vendeuse me demande expressément de le retirer m’expliquant que cela est interdit. Alors je lui ai dit : « Ce que tu es en train de faire c’est vraiment triste ». Dans un putain de centre culturel dédié à l’art ce n’est pas possible d’avoir un comportement aussi autoritaire ! Elle me répond : « Je suis désolée mais si je ne vous dis rien, je vais perdre mon travail ». C’est encore plus triste. Ce genre de choses, ça me met vraiment mal, ça m’énerve, ça me blesse.

Qu’est-ce qui vous apaise et vous donne envie d’espérer ?

Je suis conscient que des gens se sentent très bien dans le monde actuel. Moi il ne me satisfait pas. D’autres artistes font ce constat mais ne proposent en réaction que des belles œuvres, jolies à regarder, comme s’ils ne se rendaient pas compte de ce qu’il se passe. Et ils font croire aux spectateurs que tout va bien. Je pense que ces œuvres dites optimistes sont en réalité extrêmement pessimistes. Quant à moi, je n’ai pas besoin de faire le moindre effort pour signer des œuvres apparemment dures, critiquables. Mais je crois qu’elles sont aussi pleines de lumière, qu’elles disent de belles choses. Une image qui m’apparaît particulièrement lumineuse, un moment très poétique que j’aime beaucoup, c’est le final de Et balancez mes cendres sur Mickey. Les acteurs sont recouverts d’une matière boueuse. Sur le corps de l’un d’eux, on dispose des petits morceaux de miroir qui s’éclairent et se reflètent partout dans le théâtre au rythme de son cœur qui bat. Je vois une société qui peut et qui doit s’améliorer. Si mon travail parait hard ou trash, il est en réalité très positif. Je communique avec le public la nécessité de prendre conscience qu’on peut être meilleur.

Une autre de vos pièces, L’Avantage avec les animaux c’est qu’ils t’aiment sans poser de questions, est actuellement à l’affiche du théâtre du Rond-Point dans une mise en scène de Christophe Perton. On vous imagine indissociable de votre œuvre – peut-être parce que les tentatives d’autres metteurs en scène à monter vos textes n’ont pas été convaincantes jusque là – quel sentiment vous procure le fait qu’un metteur en scène s’empare de votre œuvre ? 

C’est un texte plutôt ancien qui a déjà été monté dans le monde entier alors j’ai la distance nécessaire. Je suis content qu’on monte mon œuvre mais j’avoue que c’est quand même très difficile d’entendre et de voir un de mes textes si ce n’est pas moi qui le monte. Mes pièces sont redoutables à mettre en scène et ont besoin de quelque chose que peu d’artistes sont capables de leur apporter. Il faut sortir de la littéralité du texte pour mieux le restituer.

Reprendre aujourd’hui Et balancez mes cendres sur Mickey créé en 2006 participe à une volonté de votre part de constituer un répertoire vivant et pérenne de vos pièces ?

Pour répondre à votre question, il faut que je change de statut. Je dois quitter l’artiste et passer à l’idiot qui dirige une institution !… Non. Je recréé la pièce spécialement pour Montpellier. Ailleurs, cela n’a aucun intérêt car tout le monde l’a déjà vu. Je n’ai pas choisi cette pièce par hasard. Je la trouve toujours actuelle et assez caractéristique. C’était une façon de me présenter à mon public, de leur dire voilà qui est le nouveau directeur qui arrive.

D’autres pièces anciennes pourraient suivre ?

J’ai présenté Golgota Picnic pour les mêmes raisons. Puis il y aura Accidens**, une ancienne performance que nous aimons toujours reprendre. Elle sera aussi à l’affiche de la Ménagerie de verre à Paris.

Vous avez pris il y a un an la direction du CDN de Montpellier aussitôt rebaptisé « Humain trop humain ». Est-ce que cela se passe bien ? Qu’est-ce qui a changé depuis votre arrivée dans ce théâtre ?

Le théâtre s’est physiquement transformé. On a reconfiguré l’espace d’accueil. Maintenant les gens s’y sentent bien et restent plus longtemps dans les lieux pour boire, danser, échanger. Ma programmation comprend des propositions qui n’ont rien à voir avec le théâtre. On ne donne pas de pièces de répertoire, exclusivement du théâtre contemporain et de la performance, de la danse, de la musique d’aujourd’hui. Il y a une salle en sous-sol dédiée à l’art contemporain où les gens peuvent déambuler dans des installations. Après chaque représentation, des DJs mixent jusqu’à 1 heure du matin. Le théâtre est devenu un véritable lieu de vie.

Les publics vous suivent ?

Evidemment, c’est une révolution ! Je défends un projet atypique pour un centre national mais c’est la seule façon de faire qui m’intéresse sinon je ne fais pas. C’est un grand changement pour la ville. Beaucoup de gens me détestent. Je reçois des lettres insultantes d’anciens abonnés. Ils sont irrespectueux. Ils me disent que ma programmation, c’est de la merde ! Je cherche un public qui correspond davantage à ce que je fais. Pas nécessairement plus jeune. Mais je veux attirer principalement les gens qui ne se sentent pas concernés par le théâtre. A eux, je dis : « Viens, je t’invite, découvre mon travail et ce qu’il a à te dire. » Le minimum à attendre du public c’est la curiosité. Si tu vas au théâtre juste pour voir Molière, Shakespeare et quelques classiques, c’est évident que tu n’es pas une personne curieuse. Alors tu ne m’intéresses pas. Sans démagogie, je rêve d’un théâtre populaire mais qui n’a pas besoin de montrer des choses populaires.

** Accidens + Flame, présenté du 14 au 18 avril 2015 dans le cadre du festival l’Étrange Cargo à la Ménagerie de verre. 0143383344 menagerie-de-verre.org

Interview réalisée par Christophe Candoni. Traduction Bérénice Clerc.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “[Interview] Rodrigo Garcia : « Il faut surmonter sa pudeur pour créer »”

Commentaire(s)

  • sam insuport

    Semble-t-il, nous avons à faire à un sadique…
    Je lis :
    « Il suspend un homard par un fil. Puis le dépend, lui tranche les pattes et lui coupe le corps en deux. Voilà ce à quoi s’amusera le nouveau directeur du théâtre de Montpellier dans sa prochaine pièce, interdite en Espagne et en Italie pour maltraitance. »
    alors, y a-t-il un qualificatif plus pertinent ?

    février 6, 2015 at 2 h 40 min

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