Spectacles

Festival Etrange Cargo : Yves-Noël Genod orchestre la rencontre de Jeanne Balibar et de dindons

13 mars 2010 | PAR Soline Pillet

Friande d’événements hybrides à la croisée de tous les arts performatifs, la Ménagerie de Verre s’impose comme l’un des rares lieux parisiens à la culture « alternative ».  Après les « Inaccoutumées » en décembre, la Ménagerie de Verre a ouvert mercredi son deuxième festival phare, « Etrange Cargo », avec une pièce de l’inénarrable Yves-Noël Genod.

Yves-Noël Genod est une performance à lui seul : invariablement vêtu d’un bonnet péruvien recouvrant sa chevelure blond platine, il hante de sa silhouette longiligne les studios de danse contemporaine de Paris à la recherche de formes nouvelles. Après le Théâtre de Chaillot la saison dernière, Yves-Noël Genod inaugure l’Etrange Cargo 2010 en compagnie de trois actrices inclassables et de six dindons, pour une pièce dont le modeste titre Rien n’est beau. Rien n’est gai. Rien n’est propre. Rien n’est riche. Rien n’est clair. Rien n’est agréable. Rien ne sent bon. Rien n’est joli, est emprunté à la romancière Hélène Bessette.

Trois actrices, donc. Deux incroyablement fines – dont Jeanne Balibar – et l’une incroyablement ronde, qui vont toutes trois nous dévoiler leur fascinant corps sous toutes ses coutures.  S’inspirant de la technique japonaise du butô, à l’extrême lenteur, Yves-Noël Genod nous force à observer. Ces corps sont là, presque agressifs tant on ne peut les éviter, tant ils sont extrêmes dans leur nudité, leur corpulence, leur maigreur. Les actrices étant muettes la plupart du temps, une force coercitive attire le regard, qu’on ne peut ni détourner ni tromper par le subterfuge de la parole. Marlène Saldana, la « grosse » du trio, fume une cigarette en sous-vêtements noirs et coiffure extravagante. Elle tourne lentement sur elle-même et fume, impassible, le temps d’une reprise de « Ne me quitte pas ». Le spectateur a tout le loisir – ou le devoir ? – d’observer ce corps « tabou », les plis de son dos, les seins volumineux dépassant du soutien-gorge. La femme est belle. Il est reposant de la regarder ainsi, avec curiosité et bienveillance, d’être autorisé à scruter les détails inconnus de son corps, chose qui serait malvenue dans un autre contexte. Yves-Noël Genod décomplexe la fille enrobée et le spectateur voyeuriste du même coup, comme s’il nous disait avec simplicité : « Ceci est son corps ».

L’art de la performance possède ce je-ne-sais-quoi incroyablement reposant. Peu de paroles, peu de gestes, si ce ne sont ceux du quotidien. Le temps d’observer, le temps d’éprouver un registre d’émotions allant de la curiosité à l’amusement, l’ennui, le rire.

Si Marlène Saldana est le clou du spectacle avec son imitation délirante et très juste d’un manga japonais, hurlant dans un langage – réel ou fictif ? – et imitant à la perfection les mimiques de ces héros inhumains, affublée d’un maillot de foot et d’ailes en plumes rouges, les dindons manquent de peu de lui voler la vedette. Au son d’un air tiré de « La flûte enchantée », ils déploient ailes et pattes de façon très chorégraphique tout en ponctuant la musique de leurs glougloutements à la régularité quasi-mélomane, pour un effet des plus comiques.

La performance de Jeanne Balibar et de Kate Moran demeure moins convaincante. La première, vêtue de robe du soir couture, semble à la surface de son rôle. Faussement éméchée, se vautrant dans le public à moitié nue, entrant, sortant, chantant, fumant, et surtout posant, on ne sait qui de la comédienne ou du rôle ne sonne pas juste. Même chose pour Kate Moran, dont le spectaculaire corps longiligne et dénudé produit un réel effet, mais dont le texte anecdotique récité en anglais n’apporte que peu d’eau au moulin…

Si les deux comédiennes semblent un peu à côté de leurs pompes, cela n’empêche pas Rien n’est beau. Rien n’est… d’être une pièce originale et rafraîchissante pour le regard et l’esprit, soulevant moult questions d’ordre esthétique et humain. Une œuvre bienvenue dans un contexte plutôt plan plan où l’on n’a peur de ne pas se prendre au sérieux.

Rien n’est beau. Rien n’est…. de Yves-Noël Genod – Du 10 au 13 mars 2010 à 20h30 dans le cadre du Festival Etrange Cargo – La Ménagerie de Verre, 12 rue Léchevin Paris 11ème – Métro Parmentier – Réservations 01 43 38 33 44

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

3 thoughts on “Festival Etrange Cargo : Yves-Noël Genod orchestre la rencontre de Jeanne Balibar et de dindons”

Commentaire(s)

  • Yves-Noël Genod

    Ecoutez, chez moi, il n’y a pas de corps, il y a des personnes. Les gens du public, ce ne sont pas non plus des corps, mais des personnes, des êtres. Je ne trouve pas ça correct (pour dire le moins) de considérer la personne humaine comme un corps, la grosse, la maigre, la juive, le noir, la femme, l’arabe – sans parler des animaux qui n’ont encore pas de voix. Je tenais à vous le dire parce que votre critique se veut, de toute évidence, sympathique, mais véhicule néanmoins (inconsciemment) les pires inepties des temps passés. Même problème qui se passe avec le « débat » sur l' »identité nationale » : On appartient au groupe des gens qui parlent le français, mais on peut aussi appartenir en même temps au groupe de ceux qui parlent l’allemand ou qui parle l’arabe, etc. On appartient au groupe de ceux de sexe féminin ou à celui de sexe masculin, ou a celui des deux sexes à la fois, etc. Ou bien à un groupe des gens à la peau d’une nuance foncée proche du noir – ou du blanc ou du rose ou, pourquoi pas, du jaune – mais on n’est pas ça. Si je fais des spectacles, c’est exactement pour le dire et le soutenir. Et si ceci n’est pas perçu, j’utilise encore mon droit de réponse parce qu’au-delà du spectacle, c’est cela qui est important. Avec toute mon amitié, bien sûr

    mars 15, 2010 at 0 h 15 min
  • Soline Pillet

    Cher Yves-Noël,

    Tout d’abord merci infiniment pour votre critique de ma critique : il est rare et pourtant utile que les artistes et les médias communiquent, surtout au sujet d’opinions divergentes. Merci donc d’utiliser ce droit de réponse.

    Je suis désolée d’avoir donné l’impression de réduire les comédiennes à des corps, admettez cependant que ces femmes imposent leur corps au regard, que c’est lui que vous mettez en avant : trois femmes au physique très particulier, si ce n’est évidemment pas cela qui les constitue en tant qu’être, c’est cela que le spectateur voit en premier, surtout quand la comédienne s’exprime davantage par le corps que par la parole.

    J’ai certes employé les mots « la maigre », « la grosse », mais je pense que c’est aussi cela que le spectateur se dit en premier, on peut le déplorer, ou non. Cela n’est en aucun cas une négation de la personne. Je suis danseuse par ailleurs, et une des professeurs qui m’a le plus marquée m’a un jour dit que la première chose que se dit un spectateur devant un performeur, c’est « Est-ce que j’aime ce corps ? » Car c’est avant tout à travers cela que le performeur existe et s’impose.

    Je comprends votre point de vue sur votre refus de considérer l’humain comme un corps, surtout dans la perspective de l’identité nationale etc, je ne voyais moi-même pas les choses à un niveau si poussé. La danse et le théâtre sont pour moi le seul lieu où le corps nié et brimé par notre société a le droit de s’épanouir et d’être tel qu’il est. C’est ce que j’ai aimé dans votre spectacle : observer les corps variés et spectaculaires de ces femmes. C’est cela qui m’a plu, qui m’a fait du bien. Cela ne me paraît pas incompatible avec le fait que ces comédiennes et leurs personnages sont évidemment des personnes. D’un point de vue strictement personnel, leur corps m’a davantage intéressée. Mettons simplement cela sur le compte des goûts et des couleurs.

    Je ne pense pas être archaïque, encore que cela me fasse réfléchir que vous pensiez le contraire : j’apprécie chaque occasion de me remettre en question. Je pense plutôt que j’ai une perspective différente de la vôtre sur le corps. Je travaille comme modèle vivant, j’existe pour des centaines de gens en tant que corps anonyme : je n’y vois aucun réductionnisme, et je sais faire la différence entre la personne que je suis et le moment où mon corps n’est que corps, objet vivant mais n’ayant finalement pas plus d’importance pour mes dessinateurs qu’une table ou un tabouret.

    J’ai choisi de regarder les corps présentés dans votre spectacle, car ils étaient inévitables. Jeanne Balibar déambulant presque nue dans le public, Kate Moran monologuant en culotte : si vous vouliez que le public ne perçoive que des personnes, peut-être eut-il fallu les habiller davantage ?

    Je serai ravie de poursuivre le débat avec vous.

    Au plaisir de vous relire,

    Soline Pillet

    mars 15, 2010 at 14 h 04 min
  • Yves-Noël Genod

    Oui, mais non, moi, je ne donne pas dans le corps. Ça a été une telle mode dans la danse, on pouvait pas lire un interview d’un chorégraphe sans que le mot corps n’intervienne tous les trois mots. Moi, je viens du théâtre et je ne comprenais pas ce que ces chorégraphes voulaient dire. Et maintenant, ça passe de mode (heureusement). Noureev, d’ailleurs indémodable, disait, lui, par exemple : « Je me sentais léger et je plaçais mon corps à l’endroit de la légèreté. » Personne n’est jamais allé voir Noureev pour son corps ! (Ni la Callas !) Les trois filles que j’ai réunies sont des divas et, pour moi, elles sont totalement transparentes. Bien sûr que nous avons un corps – on n’a vu encore aucun être humain sans corps – mais le théâtre n’est pas le lieu pour l’observation des corps – de même qu’un domaine naturiste, pas non plus (c’est même très très mal vu, le matage, si ça arrive – une fois j’ai vu quelqu’un mater dans un camping, oh, juste les fesses, quand ma copine s’est retournée, c’était d’une grossièreté insoutenable). Mais bien sûr que tout est une question de langage, et ce que vous dites à votre manière non seulement c’est la vôtre, mais aussi je comprenais très bien qu’il n’y avait pas de mauvaise intention chez vous du tout !

    Au plaisir

    Yves-Noël Genod

    mars 16, 2010 at 17 h 49 min

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