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[Festival d’Avignon] Tiago Rodrigues : « La mission du théâtre n’est pas de faire semblant ou de faire croire »

[Festival d’Avignon] Tiago Rodrigues : « La mission du théâtre n’est pas de faire semblant ou de faire croire »

23 juillet 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Tiago Rodrigues, l’actuel directeur du Théâtre National de Lisbonne qui nous avait tant séduit avec By Heart, une leçon contre la bêtise, fait son entrée remarquée au Festival d’Avignon avec une adaptation très personnelle d‘Antoine et Cléopâtre de Shakespeare. Une leçon de désir. Rencontre.

Vous avez fait le spectacle le plus sexy du festival d’Avignon, vous êtes content ?

Je n’ai pas vu les autres alors je vais vous croire (rires). Mais c’est la langue portugaise qui est sexy ! Je crois que dans le spectacle la sensualité, même si ce n’est pas quelque chose qui est mis en face des gens d’une façon qui est très évidente, commence à surgir des mots. au moins on essai et à un moment donné c’est vrai qu’il y a une atmosphère de séduction à travers les mots, de sensualité à travers des mots. Mais on parle d’un amour sauvage qu’on peut seulement évoquer. On peut essayer de le jouer, mais on ne peut pas faire semblant. L’amour d’Antoine et Cléopâtre n’est pas un amour naïf comme dans Roméo et Juliette. Eux ne connaissaient pas la vie, ils ont tout changé par amour. Mais la tragédie romantique d’Antoine et Cléopâtre me paraissait encore plus forte de par leur vécu. Ils avaient du pouvoir, ils étaient riches, ils faisaient de la politique, ils étaient des cyniques incroyables, des gens cruels. Finalement par amour, ils ont tout perdu en conscience. C’est vraiment un choix tragique d’accepter son intimité et son obsession pour l’autre. Voir tout changer dans notre vie et quand même le faire. Je trouve ça tellement puissant.

Pourquoi avoir choisi ce couple-là ?

C’est ma tragédie préféré de Shakespeare même si ce n’est pas une des tragédie du top comme Hamlet, MacBeth,  Richard III, ou Lear mais c’est ma tragédie préférée. C’est une tragédie un peu étrange, un peu irrégulière, un peu contradictoire parfois. Presque impossible à mettre en scène. C’est tellement, il y a une quarantaine de personnages, des grands décors. Le texte dit tellement ce qu’il se passe autour des personnages que je pense qu’il avait pas besoin de décors. Je ne voulais pas mettre en scène Antoine et Cléopâtre, je voudrais travailler sur Antoine et Cléopâtre. C’est une pièce plus large que la vie avec des sentiments. Il fallait incarner cette largeur non pas dans le faire semblant mais dans le détail en cherchant dans la pièce ce qui pouvaient encore aujourd’hui préserver cette puissance comme respiration : un grain de beauté dans l’oreille de Cléopâtre ou son bracelet en forme de serpent…J’ai immédiatement pensé à Victor et Sofia. Ce sont des chorégraphes et des danseurs incroyables avec un rapport aux mots qui me touche beaucoup. On a lu la tragédie, on l’a lue et relue et à un moment donné on fait comme les gens qui finissent un roman : on a parlé du roman. Quand ils racontent l’histoire, ils soulignent des détails qui font grandir leur récit et ils oublient parfois des chapitres entiers du roman. Mais c’est une lecture. Une lecture avec les regards d’aujourd’hui. Il faut lire Shakespeare à travers nos yeux avec l’oubli et l’ignorance que l’on a mais aussi avec l’obsession que l’on a pour la répétition. On trouvait cette forme de la répétition constante des noms très romantique et en même temps très politique dans le sens que l’obsession pour l’autre est quelque chose qui à présent disparaît de notre société.

Vous en êtes persuadé ?
individuellement. Oui je crois qu’on est tellement occupés à produire des images et du discours à propos de nous même que l’idée de regarder le monde à travers l’autre en étant obsédés par l’autre n’est pas seulement romantique dans le sens intime mais romantique même dans un sens politique.

By Heart était un spectacle participatif. La question de comment raconter une histoire et un récit est un fil conducteur dans votre travail ou est-ce une question que vous vous posez à chaque fois ?

Oui, la question est pour nous de savoir comment être avec le public et de toujours travailler avec la présence du public. C’est elle qui justifie le théâtre. En fait c’est une assemblée et le théâtre ne commence seulement quand il y a du monde qui rentre dans la salle. Comment créer ce jeu avec la complicité du public. Nous ne voulons pas tomber dans la tradition du faire semblant et du faire croire comme si c’était là la mission du théâtre. La mission du théâtre n’est pas de faire semblant ou de faire croire. L’essentiel est de saisir l’opportunité d’être ensemble dans la salle et voir ce que l’on peut faire avec ça. Pour moi c’est encore le pouvoir de raconter par ce que raconter nous met dans le présent du récit. On est ici, aujourd’hui, mais aussi au même temps dans une dimension parallèle de tout ce que l’on raconte. Il faut trouver à chaque fois la façon de le faire avec un nouveau texte, des comédiens et un nouveau contexte, un nouveau public. Comment le faire ce récit ? C’est pas seulement à chaque spectacle à chaque création qu’on est préoccupé par cette idée, c’est chaque jour que l’on se demande comment le faire.

Vous avez fait ce choix radical de les faire jouer sans se toucher. Est ce que c’étai justement pour que le public perçoive cette histoire avec son histoire à chacun ?

Oui c’est un récit partagé et quand on raconte quelque chose d’un autre à quelqu’un on est ensemble sans être obligé de faire semblant. Ils savent déjà. Ils savent que si on raconte la même histoire on vient du même lieu. D’un autre côté c’est par ce que chacun d’eux est obsédé par l’idée de l’autre. Il y a Victor qui est obsédé par Cléopâtre, il y a Sofia qui est obsédée par Antoine. J’ai trouvé juste très beau que l’histoire d’Antoine et Cléopâtre puisse seulement être racontée avec deux personnes sur scène.

Comment ça se passe dans votre théâtre à Lisbonne ? Quel genre de directeur êtes vous ? Est-ce qu’au Portugal vous êtes confronté comme ici à une crise de la culture ?

Je suis à la direction artistique du Théâtre National de Lisbonne. Cela veut dire que le directeur doit continuer à créer son propre travail au sein du Théâtre National. C’est un mix de CDN et de comédie Française, c’est le grand théâtre national qui a 170 ans. C’est une grande institution traditionnelle du théâtre portugais. Alors clairement il y a un projet un pari de renouvèlement. Je suis le directeur artistique le plus jeune de l’histoire du théâtre et ça veut dire qu’il y a là quelque chose de l’ordre du pari dans le renouvèlement. Nous avons une mission de répertoire et de nouvelle écriture. Également, une mission de recherche et une mission d’éducation. Et je pense que le côté du répertoire est très important mais il ne faut pas le regarder comme quelque chose de muséologique. Il faut dire que le grand pouvoir du répertoire c’est qu’il peut être joué aujourd’hui avec notre langage, en friction même parfois. En combat même parfois avec les alexandrins de Racine. Mais c’est ce combat qui nous intéresse. D’où cette idée de défier et de demander à des compagnies et des artistes de la scène indépendante de penser à faire du répertoire. Bien évidement il y a de nombreux dramaturges portugais intéressants et on a programmé dans la première saison 21 spectacles écrits par des portugais. On va travailler avec des jeunes compagnies et des jeunes artistes qu’on invite au National juste après le Conservatoire. Il y a une attention envers l’éducation et le premier pas des artistes. On insiste sur les hors murs en plus de nos deux salles. On est au centre de la ville. Alors sortir du bâtiment et programmer aussi dans d’autres espaces et présenter des travaux dans d’autres espaces est très important pour défendre que le National n’est pas seulement un bâtiment mais aussi une idée. On tourne dans le pays et on accueille beaucoup. La France joue un rôle très important de soutien et de partenariat avec nous.

Quelles sont vos difficultés ?

Au Portugal on a une situation très difficile pour la création artistique. Le théâtre souffre d’une baisse de budget liée aux dernières crises économiques. On se bat beaucoup avec la visibilité publique de la création. Le discours publique vers la culture est très important. On se bat pour mettre la culture et la création au centre du discours publique. C’est une bataille très difficile et bien évidemment que plus d’argent aiderait. Mais il faut aussi gagner la bataille de la légitimité de la création. Je pense que l’on vit maintenant un moment de renouvèlement de quelques institutions culturelles au Portugal dont le Théâtre National fait parti. Je pense qu’il y a la possibilité dans les prochaines années de vivre des moments cruciaux vers le changement, vers plus de financements pour la culture. A présent c’est très difficile, le Théâtre National se bat aussi avec un budget très bas pour la dimension du projet mais quand même c’est un théâtre qui par sa dimension peut jouer un rôle très important sur la scène portugaise. Alors on soutient très fortement les artistes indépendants, la scène indépendante, en co-produisant beaucoup de travail et on est responsable de notre rôle à présent. On doit être un levier pour le changement de ce qui se passe au Portugal.

 Visuel : © Tiago Rodrigues – © Magda Bizarro

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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