Spectacles
(être) Là – être en vie

(être) Là – être en vie

07 mars 2022 | PAR Antoine Couder

 Créé en 2018, perdu dans les méandres du Covid, le premier volet du diptyque « Là, sur la falaise » apparaît enfin en pleine lumière dans l’écrin idéal du théâtre des Bouffes du Nord. Prochaines dates à Lille les 25 et 26 mars au Prato

Beauté du bégaiement. Est-ce que tout cela ne commence-t-il pas par une évocation de la dure condition du spectacle ?  Entre les cloisons blanches d’un Palais joliment décati, tout est ancien, ancestral et en même temps ne sera tenu vivant que dans sa représentation, son instant présent. Les interprètes, auteurs, danseurs, circassiens, les magnifiques Camille Decourtye, et Blaï Mateu Trias se fraient un chemin à travers la fente d’un mur qui finit par s’ouvrir et qui les laisse proprement enfarinés. Des clowns ? Des personnages dont on a l’impression qu’ils arrivent sur scène par hasard, projetés en pleine lumière, dans un monde où l’humain ne préside plus aux choses. Ici, la balle est dans le camp de l’objet « microphone »  qui le entraîne et les transporte ou dans celui de cet incroyable corbeau-pie qui déchiquette tranquillement l’anti sèche du comédien. Présents au monde, c’est indéniable mais objets malléables d’un univers où tout semble déréglé (ou branché sur une puissance supérieure). On le comprend d’emblée, c’est ce dérèglement qui produit l’intensité des relations qui se nouent sur le plateau. Car dans ce théâtre sans (trop de) voix, ces dialogues oscillants entre Samuel Beckett et Patrick Modiano, le fragment de phrase, le mot enfin lâché prennent une ampleur phénoménale qui révèlent ce qui habite en creux le langage : la beauté d’un bruit de fond, d’un élan dont la traduction est impossible sinon dans ce bégaiement spontané qui matérialise le mouvement : monter, descendre, se tenir et danser.

Fais comme l’oiseau. Soutenue à la mise en scène par le Mal Pelo de Maria Munoz et Pep Ramis, la chorégraphie occupe ici une place centrale, dans la narration. L’impulsion générale consiste à déconstruire le geste, donner à voir à la fois « ce qui reste » et « comment ça marche » dans le mouvement centrifuge des pieds, des bras et de la tête. Magnifique Blaï Mateu Trias qui chante Purcell comme le ferait Nick Cave. Magnifique ahurissement métaphysique. Danse d’amour roulé au sol, corps en cerceau qui s’accrochent et glissent l’un sur l’autre. « Encore, encore », dit Camilla dans ce moment d’ivresse qui remixe avec bonheur corporalité et bestialité. Cette danse, de loin en loin, imbriquée dans la l’existence physique des interprètes, rejoint celle de l’oiseau se déplaçant au sol, dans cette drôle de variation autour du déhanchement : hanche-épaule souple, presque envolée puis claudiquant in fine.Et puisqu’ici, il s’agit aussi d’interroger ce que parler veut dire, de se préparer à exécuter quelque chose qui serait déjà écrit (enfin oui, enfin non, ça va dépendre) ; le mot rare, recomposé dans une grammaire onirique se liquéfie parfois (souvent) en chant ventral auquel Camille Decourtye apporte une pensivité débordante, grondement et gémissement d’un être rempli des extensions de l’univers  et pour commencer, traversée par la danse, cette jouissance royale d’un souffle corporel qui trouve son équilibre dans sa position équestre : porté-soulevé, épaules relâchées et nez au vent. Verticalité en mouvement.

Un art du chevauchement. À bien examiner le personnage principal de la pièce : non pas le micro, là où la voix humaine cherche à s’amplifier, mais l’oiseau avec qui les chorégraphes ont nourrit une belle relation de sensation et d’éthologie, on se dit que toute la danse  ici « Là » tient dans ce chevauchement, de l’âme et du jeu des acteurs, des éléments plastiques du décor, murs blancs effrités par la tension des gestes et des événements et découvrant sous sa matière nue les traces que le spectacle va laisser (des sérigraphies préparées pendant le spectacle sont vendus à la sortie. Prix libres). Un chevauchement « fil-rouge » où tout commence et tout fini : le clic cloc de l’oiseau et ce déhanché équestre. Les dialogues des deux comédiens qui s’effleurent, se traversent presque physiquement sans parvenir à se rencontrer. Ce sont des conversations lunaires, presque lunatiques, coupés du réel et en même temps au plus proche de la sensation qu’elles voudraient décrire (alors oui, pourquoi pas, pourquoi ne pas dire ça). Une impossibilité qui fait le comique de situation jusqu’à ce que soudain, le dialogue s’établisse par ce canal féminin longtemps resté muet, objet du chant, de la danse et de la baise. Soudain, dans un souffle, les acteurs perchés redeviennent ces sujets ordinaires qui s’interrogent sur les raisons de leur présence « ici-là », en dedans, dans ce qu’il se passe. Tout cela relève d’un incroyable événement qui  littéralement apparaît devant nous qui sans cesse hésitons entre rire et larme, conscients de regarder de loin et en même temps, persuadés d’en être ; foncièrement, complètement. Et plutôt deux fois qu’une.

Photo :© François Passerini

Compagnie Baro d’Evel. Auteurs et interprètes : Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus. Collaboration à la dramaturgie : Maria Muñoz– Pep ramis/Mal Pelo. En tournée les 25 et 26 mars à Lille au Prato, Lille et à Toulouse, du 22 juin au 2 juillet, avec le Théâtre de la Citée, CDN.

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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