Danse
Decouflé 100% rock à Montpellier

Decouflé 100% rock à Montpellier

18 juin 2022 | PAR Nicolas Villodre

Nous nous faisions une joie de découvrir la nouvelle création (pléonasme?) de Philippe Decouflé, Stéréo, co-produite et présentée par le festival Montpellier Danse 2022 et n’avons pas été déçus, loin de là.

Et Éros?

Stéréo sonne un peu comme hétéro et est l’anagramme d’Et-Éros. On sait le goût de Decouflé pour Marcel Duchamp, amateur de jeux de mots (du genre, ou transgenre, Éros Sélavy), d’amour et de hasard et également d’échecs qui, sans aucun doute, vont avec. Il consacra du reste une pièce à l’inventeur du ready-made, Duchamp mis à nu par sa célibataire, même (2014) que nous vîmes au Théâtre du Rond-Point. Le hasard objectif a voulu que le musical rock qu’est tout simplement Stéréo soit donné au moment même de la sortie du biopic Elvis, figure centrale du blanchiment du Rhythm and Blues de Louis Jordan et de quelques autres Afro-américains par l’industrie du disque yankee. Elvis fait l’objet d’une parodie en deuxième partie du spectacle. L’esprit rock, ici, est celui d’une Régine Chopinot avec laquelle Decouflé collabora lorsqu’il était danseur, qui nous régala l’an dernier à la MC 93 avec sa pièce tout bonnement intitulée Top illustrée par des morceaux que jouaient live un guitariste et un batteur. Cet esprit est celui du duo sexy Karole Armitage-Rhys Chattham dans l’opus Drastic Classicism (1981) cité par Decouflé dans sa note d’intention.

Stéréo oscille entre « vitesse et tendresse » et concilie, alterne et quelquefois mixe lyrisme et « énergie punk rock foisonnante » d’une époque révolue qui, pour ce qui est du corpus retenu et par nous entendu, va de la fin des années 50 à celle des années 70. Étonnamment, la production est modeste avec une distribution réduite à trois musiciens, un guitariste, Arthur Satán, qui porte bien son nom ou surnom, un batteur efficace, Romain Boutin, et la bassiste Louise Decouflé, pas du tout pistonnée, recrutée pour son talent par son paternel; quatre danseurs, deux hommes, Vladimir Duparc et Aurélien Oudot et deux femmes, Éléa Aha Minh Tay et Violette Wanty, ainsi qu’un maître de cérémonie polyvalent et épatant à tout instant, Baptiste Allaert. La pièce débute et se boucle par du folk, joué à la guitare sèche et interprété par Violette Wanty.

À crédit et en stéréo

« Tant pis, je vais mourir idiot / À crédit mais en stéréo », chantait en 1974 Eddy Mitchell dans sa version perso du tune de Chuck Berry « No Particular Place to Go » (1964). La qualité de diffusion étant idéale dans le théâtre en plein air de l’Agora, grâce en particulier à la régie son de Pascal Mondaz, l’électricité dégagée par le trio de musicos sonnait bien et couvrait ce qu’il faut les parasites et le brouhaha des terrasses de bistrots et de bouibouis environnants. Le jeu varié d’éclairage de Begoña García Navas et les clips vidéos d’Olivier Simola projetés à même le mur de l’ancien couvent, les nombreux changements de costumes et de chaussures à plateformes, plus kitsch les uns que les autres, de Philippe Guillotel ont contribué a rythmer la playlist musicale et dansée. Le plus coûteux dans l’affaire a dû être la double rampe de skateboard conçue par Jean Rabassa dont il n’est fait usage que pour une chanson, « Na-na-na-na-na », transcription phonétique ou yaourt de « Surfin’ USA » (1963) des Beach Boys, lui-même démarqué de « Sweet Little Sixteen » (1958) toujours de Chuck Berry.

Du début à la fin, grâce aux interventions clownesques de Baptiste Allaert, à ses monologues ainsi qu’aux gags visuels et sonores qui émaillent les 90 minutes du show : les panneaux cache-sexe présentant la pièce, les ralentis extrêmes du geste et de l’élocution et les accélérés, les scratches de DJ et les marches arrière des danseurs rappelant le titre du film de 2007 de Michel Gondry, Be Kind Rewind, la mise en boîte de la techno et de la house par une pantomime rappelant celle de Jerry Lewis dans Cinderfella (1960) et The Errand Boy (1961) signalant l’entrée de chaque instrument de l’orchestre de Count Basie, etc., etc. Inutile de dire qu’on retrouve ce que certains ont appelé la decouflerie, c’est-à-dire la manière ou le style particulier d’une gestuelle héritée de Nikolais, filtrée par d’autres expressions comme le cartoon. Les solos des deux jeunes femmes sont des plus gracieux, la prestation du danseur-skater Vladimir Duparc fait son effet, la performance de l’acrobate Aurélien Oudot est époustouflante.

Visuel : Louise et Philippe Decouflé à l’Agora de Montpellier Danse, ph. Nicolas Villodre.

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Nicolas Villodre

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