Danse

Twin Paradox – Mathilde Monnier au Théâtre de la Ville

Twin Paradox – Mathilde Monnier au Théâtre de la Ville

12 avril 2013 | PAR Smaranda Olcese

TWINPA~2.jpgMathilde Monnier retrouve la source du mouvement dansé au cœur du couple, dans la mécanique impondérable d’un jeu d’attraction/répulsion instable, fragile, toujours sur le point de basculer. Porté par des danseurs extraordinaires, Twin Paradox parvient à dire, au delà des mots et des constructions discursives, quelque chose d’extrêmement juste sur la complexité de l’être humain.

La scène est recouverte d’un étrange tapis de sol d’un orange vif, légèrement surélevé. Des bruits d’un quotidien en plein air y retentissent. Le plateau et sa structure poreuse deviennent perméables aux rumeurs du monde. Une lumière basse, au bord de l’obscurité, préserve la densité de ce paysage abstrait, inaugural, traversé par des événements sonores propres aux musiques concrètes. Deux par deux, les danseurs arrivent, s’entrelacent. Leurs corps se fondent dans des entités binaires dont l’évolution troublante anime le plateau. Il y a là quelque chose de fusionnel, presque indifférencié, qui entrave le mouvement enfoui dans ce noyau archétypal. Pourtant, le grand mérite du travail de Mathilde Monnier est de se passer des symboles et métaphores, de puiser la force de son déploiement dans les rythmes de la chair. Bientôt les corps se moulent dans la forme d’un même geste, l’un dans les creux dessinés par l’autre, l’un comme double de l’autre, ombres fluides qui inspirent une saisissante sensation de poids, de densité et de présence. Les mains se posent en même temps sur le sol, les jambes se plient dans un même angle. Une infinie douceur enveloppe chaque contact.

Les premières pulsions antagoniques commencent à se manifester. Une tension interne tiraille ces entités. La dualité mue, devient électrique. La lumière est désormais brulante, les cigales s’affolent dans la partition de Luc Ferrari. Le rythme s’accélère. Attraction et répulsion s’enclenchent dans un étrange pas de deux ponctué par des moments de répit où les protagonistes semblent peser leurs forces. Le mouvement circule entre les danseurs – impulsion, développement – dans une boucle sinusoïdale. Chacun y va avec son corps et ses résistances ou élans, agit et est agi alternativement.  Chacun y trouve sa force dans un endroit différent du corps, parfois dans l’espace. L’amplitude des gestes augmente. Une certaine rage monte de la chair. Puis, soudainement, la machine se grippe. Le mouvement se décompose infiniment sous le poids d’un temps quasi-arrêté. Les mains mettent un temps fou à se rejoindre, les corps s’éloignent interminablement. Un silence magique déborde ce troublant moment en suspension. Un autre instant de grâce : comme soulevées par les tourbillons d’une tempête sur le point d’éclater, des confettis oranges surgissent de la structure poreuse qui couvre le plateau. Leur danse aléatoire, incontrôlable et purement gratuite est jubilatoire. Les danseurs courent en cercles hypnotiques, décrivent des courbes, spirales, rondes qui s’imbriquent et se confondent dans un paysage abstrait à la beauté organique.

Mathilde Monnier pousse ses interprètes dans leurs retranchements. Le trop plein d’énergie se décharge de manière fulgurante. Les  danseurs survoltés se lancent dans des sauts impossibles, semblent s’arrêter en plein vol, défient furieusement chocs et chutes, frôlent les gouffres et la blessure.

monnier_twin_paradox_fiche0Twin Paradox s’installe dans un rythme viscéral avec des respirations expansives et des moments de répit. Sa puissance crue est lentement minée par des sursauts et hésitations volontaires. Une seconde de décalage s’insinue dans les gestes repris à l’identique. Une décomposition tout aussi organique semble maintenant à l’œuvre. Une déchirante lassitude gagne les corps, leur formidable présence va vers l’effacement, l’énergie vitale qui les animait se tarit : on s’accroche, on retient l’autre sans conviction, bientôt on le regarde tomber et on le rattrape de justesse. Le public est confronté à l’inconcevable — l’épuisement du mouvement du désir. Un chuchotement obsessif tente d’apaiser ce passage empreint d’une brutalité sourde qui évoque l’indifférence de la mort. La respiration de la pièce sonore de Luc Ferrari s’éloigne, s’éteint dans la lumière qui diminue. La boucle est bouclée. Mathilde Monnier signe une chorégraphie qui se coule dans les rythmes secrets de la vie et remue les chairs en profondeur.

photographies © Marc Coudrais

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

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