Danse

[Tournée] « Carmen danse »: espagnolades russes au Palais des Congrès

[Tournée] « Carmen danse »: espagnolades russes au Palais des Congrès

06 décembre 2014 | PAR Nina Farge

Le Ballet National de Sibérie sillonne la France et l’Europe avec une production flamboyante du ballet Carmen, d’après la nouvelle de Mérimée et l’opéra de Bizet. Un programme séduisant qui met l’école russe à l’honneur, avec beaucoup d’allant. Seules quelques réserves sont à déplorer quant à l’interprétation de la protagoniste, cette envoûteuse universelle et insaisissable…

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Carmen, c’est la figure de la femme libre, passionnée et d’une beauté saisissante pour ne rien gâcher… Fatale, en un mot! L’expression est à prendre au sens littéral, dans la nouvelle de Prosper Mérimée (1845) qui intrique intimement tragédie et picaresque.

La bohémienne est une cigarière sévillaise, s’échappant chaque soir de son gynécée industriel pour envoûter badauds, militaires et hommes d’affaires tous ensemble dans des séguedilles endiablées. Emportée, inconséquente… Carmen fait tourner les têtes, tord les cœurs, ensorcelle et désenchante au rythme de ses désirs. Telle une Manon des fanges, elle entraîne Don José dans une chute inexorable, des premières corruptions à la contrebande puis au meurtre pur et simple. Cruellement délaissé pour un toréador, le dévoué serviteur finit par succomber à une jalousie irrépressible et assassine sa bien-aimée, signant du même coup sa propre mort.

Théâtrale, la nouvelle a joui d’un succès considérable dans ses adaptations scéniques: l’opéra de Bizet (1875) est aujourd’hui l’un des plus joués au monde. Il faut cependant attendre le génie de Roland Petit pour que la danse s’en empare à son tour: en 1949, la création est accueillie avec ferveur au Prince’s Theatre londonien, Carmen devenant le rôle emblématique de Mme Petit- Zizi Jeanmaire de son nom de scène. Intégrée depuis au répertoire de l’Opéra de Paris, l’oeuvre exerce toujours sa fascination.

C’est une Carmen bien différente que nous retrouvons au Palais des Congrès cet automne, dans le cadre de la tournée du Ballet National de Sibérie. La troupe sillonne toute la France pour y présenter une version relevée à la Russe de ces espagnolades édifiées en mythe par l’aura des siècles: au programme, une chorégraphie musicale et virtuose qui emprunte davantage à l’explosivité d’un Don Quichotte qu’à la sensualité ciselée de Roland Petit.

Carmen de Roland Petit, avec Nicolas Leriche et Clairemarie Osta (acte 1)

Alors que ce dernier mettait en valeur la pureté de l’école française par des costumes courts à l’extrême tenant plus du corset que du tutu, la production sibérienne préfère des robes longues et cramoisies, oblitérant davantage le travail de bas-de-jambe. Et pour cause, ce sont plutôt les grands sauts qui font la fierté de l’école russe: émaillant la chorégraphie, la fougue prend ici le pas sur la délicatesse. Pour tout dire, cette démarche est sans doute plus fidèle aux personnages de Mérimée- il n’empêche, le spectacle en vient à s’apparenter au célébrissime Don Quichotte de Marius Petipa, d’une façon presque gênante. Outre une danse du toréador relevant quasiment de l’emprunt; les deux amies de Carmen (interprétées avec un brio remarquable) se recoupent avec celles de Kitri, sans parler de la protagoniste (Olga Kifyak) dont les sauts spectaculaires et le costume flamboyant évoquent sans détour le rôle virtuose du ballet de Petipa.

On a par ailleurs des difficultés à cerner l’interprétation d’Olga Kifyak, danseuse excellente qui nous a néanmoins paru peu animée ce soir-là. Carmen est certes insaisissable et mystérieuse, mais davantage de véhémence et d’abattage aurait complété favorablement le tableau de cette femme « de caractère ». D’autant plus que là où la technique est parfaite, la précision musicale n’est pas toujours au rendez-vous, ôtant au personnage de sa dimension vive et percutante. Les autres danseurs nous offrent en revanche une performance enlevée et engagée à souhait. Mention spéciale à la délicieuse Victoria Dimovskiy, qui s’est imposée sans conteste comme l’artiste de la soirée malgré son rôle secondaire (Michaela). Une véritable leçon de lyrisme et d’élégance, déployée au gré d’une technique raffinée aux lignes vertigineuses.

Du reste, il faut faire honneur aux très beaux costumes de Svetlana Toundavina, joyaux dans un écrin scénique dépouillé- tournée oblige. L’orchestre dirigé avec prestance par Viktor Oliynyk suffit en lui-même à ravir les spectateurs, qui sortent exaltés cette représentation grand public esthétiquement accessible à tous.

En tournée dans toute la France et en Europe jusqu’au 21 janvier 2015. Voir le programme détaillé des représentations et réservations. A partir de 34 euros.

Visuels: Affiche du spectacle

Carmen de Roland Petit, avec Nicolas Leriche et Clairemarie Osta (acte 1)

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Nina Farge
Étudiante en deuxième année de master "Administration de la musique et des arts du spectacle vivant" à l'université d'Evry, licenciée en "Lettres et Arts"; je me passionne depuis toujours pour la culture, et plus particulièrement pour la danse.

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