Danse
« The Dancing Public », la danse contagieuse de Mette Ingvartsen aux Hivernales

« The Dancing Public », la danse contagieuse de Mette Ingvartsen aux Hivernales

13 février 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Depuis Manual Focus, il y a dix-neuf ans, la chorégraphe et danseuse danoise ne cesse de faire de son corps une arme politique. Après la pornographie de 7 pleasures, nous la retrouvons  dans un manifeste participatif  sur la folie, créé en 2021 à Charleroi.

Normalement – entendez avant l’épidémie – cette pièce est pensée pour être dansée tout du long avec et par le public. Pour contourner la difficulté, hier soir, le public était assis sur des petites poubelles renversées partout sur la scène vidée de ses sièges. Trois podiums sont placés dans l’espace. Mette arrive et affirme « ce soir on va danser ». Elle déambule au milieu de nous au son d’un beat techno qui vous fait bouger malgré vous. 

C’est tout le sujet de cette pièce, le malgré vous.  

La danseuse qui vit en France depuis 2020, en compagnie (ndlr :  attention instant people!) de Boris Charmatz, s’exprime dans un français parfait. Et elle danse comme dans une soirée électro. Les jambes ouvertes, pliées, les bras à la verticale qui ouvrent et accueillent, la tête qui balance parfois. Cela aurait pu s’arrêter là, dans une contagion basique de danse.

Mais ce « malgré vous » est là pour nous faire réaliser que danse et folie ont souvent été reliées. Elle nous fait un cours d’histoire passionnant, toujours en mouvement, du corps et de la voix, juchée sur un podium ou nous traversant, qui va de La peste noire de 1348 aux expérimentations de Charcot au XIXe siècle. À chaque fois se déroulent des scènes de danse possédée, ou, c’est ce que montre Mette, dépossédée, libre, à l’écoute de soi. Sans être dans une démarche universitaire, elle choisit des cas de « dansomanie » dans l’histoire, elle donne assez d’exemples pour nous convaincre que oui, il y a un lien entre la folie et la danse. Sauf que nous n’y voyons pas un symptôme, mais bien une liberté qu’offre la désinhibition.

Les pièces de Mette Ingvartsen sont toujours extrêmement écrites même quand on a la sensation de voir de l’improvisation. Contrairement à nous, elle ne se laisse pas envahir par la bande-son. Elle marque le rythme et c’est elle, telle une gogo danseuse ayant gagné toutes les guerres contre l’objectivation des femmes, qui nous invite à danser. 

Elle se tait par moments, laisse faire la musique electro calée pile sur les battements du coeur. La bande-son est parfaite (d’Affkt feat. Sutja Gutierrez, Scanner, Radio Boy, LCC, VII Circle, Kangding Ray, Paula Temple, Ron Morelli, Valanx et Anne van de Star). Elle nous dirige. Elle reprend son souffle discrètement, elle semble être une machine.  Sa voix associée à ses gestes et au son devient la folie qui s’empare de nous.

Masqué, distancié, le public est désormais debout dans une communion lumineuse. Avec Seven pleasures en 2015 elle nous donnait l’injonction de baiser puisque nous étions encore vivants. Avec The Dancing Public elle manifeste pour dire que la folie est une forme de normalité. On entend aidez- moi / et des mois, on entend comme un refrain « depression is great » (ok, sorti du contexte de la représentation cela vous paraîtra très bizarre). Et pourtant, ce qui est bizarre c’est d’exclure ceux qui ne rentrent pas le cadre. 

Ce qui est fou, c’est que danser ensemble apparaisse comme un excès, une rébellion… une folie. Il est vraiment étrange ce monde dans lequel nous vivons.

Le festival Les Hivernales est fini pour cet hiver, mais on le sait, sa version estivale, on y danse aussi l’été… et elle est déjà sur les rails. À bientôt donc !

Visuel : © Hans Meijer

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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