Danse
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Swan Lake de Dada Masilo : une greffe africaine enthousiasmante au pays des ballerines

19 octobre 2012 | PAR Géraldine Bretault

Encore inconnue il y a peu en France, Dada Masilo s’impose aujourd’hui avec Swan Lake, ballet présenté lors de la dernière Biennale de la danse à Lyon. Animée par une détermination revigorante, la jeune chorégraphe sud-africaine détourne les clichés pour proposer une pièce enthousiasmante, d’une grande intelligence.

Certes, tout n’est pas rose en Afrique du Sud, loin de là, dans un pays où 9 % des décès sont des suicides, la plupart commis par des adolescents de moins de 19 ans, et depuis un âge qui ne cesse de s’abaisser. Et pourtant, l’histoire de Dada Masilo est celle d’un rêve concrétisé, la preuve par l’exemple qu’une petite fille noire née post-apartheid dans le township de Soweto, à Johannesburg peut rêver de danser un jour le Lac des cygnes, cet archétype du ballet classique occidental.

Sur la scène dépouillée de tout décor, éclairée d’un cyclo bleu profond, quand résonnent les célèbres notes de la partition de Tchaïkovski, c’est toute une mémoire collective qui déferle sur le public d’occidentaux que nous sommes, avec les cortèges de ballerines, les tutus blancs des cygnes, et la grâce des bras qui ondulent pour figurer les ailes de ces derniers.

D’entrée de jeu, Dada Masilo s’empare de ces codes et les bouleverse pour notre plus grand plaisir : les hommes dansent torse nu en tutus, dont la forme se confond de façon troublante avec celle du pagne traditionnel, et rapidement, quelque chose se dérègle dans leur allure cadencée. Un des danseurs, blanc, prend la parole pour nous raconter sur un ton châtié les clichés qui entourent le ballet. Derrière le rire, un procédé qui permet d’arriver plus vite au cœur de l’intrigue, et surtout une mise en abyme qui met en valeur le patient travail de déconstruction opéré par Dada Masilo, avec un maître-mot qui autorise toutes les audaces : le respect des traditions, qu’elles soient blanches ou noires.

Usant avec fraîcheur des conventions de la pantomime, Dada Masilo interprète elle-même une Odette impertinente et mutine, à la grâce indéniable, aux prises avec un Siegfried timide, aux désirs confus. Idée lumineuse : son Odile est un homme (!), et noir, de surcroît. Et le prince charmant de tomber de son piédestal, rejeté par sa communauté pour ses amours coupables. Un argument qui renvoie évidemment au problème de l’homophobie dans l’Afrique contemporaine.

Accompagnée de 13 danseurs et danseuses africains, Dada Masilo réussit un tour de force des plus réjouissants : évitant toute confrontation manichéenne de type blanc/noir, ou danse classique/danse africaine, elle pose la question en d’autres termes : est-il possible de briser ces stéréotypes pour réconcilier ce qu’il reste en chacun d’universel, sa part d’humanité ? Elle y répond avec un art de la greffe consumé : à mesure que les tableaux s’enchaînent, simplement scandés par les changements de couleur du cyclo en fond de scène – rouge passion quand Siegfried hésite entre Odile et Odette -, son écriture dissout les barrières entre les univers chorégraphiques, mêle jusqu’à la perte d’équilibre les corps et les gestuelles, jusqu’à confondre dans la même série de pas des rotations du bassin, pieds flexes et genoux fléchis renvoyant au vocabulaire de la danse africaine avec des arabesques et attitudes on ne peut plus académiques.

Du body clapping, des cris stridents, et un rythme soutenu enrichissent cette pièce à la fois décomplexée et pleine de gaieté dans sa première partie, qui prend une tonalité plus sombre par la suite, lorsqu’est évoquée, avec beaucoup de pudeur, l’épidémie de sida. La pièce s’achève avec la contribution personnelle de Dada au vaste répertoire de la pantomime : le geste simple et ancestral du semeur, qui sème la mort avant de s’effondrer à son tour.

« J’aime les héroïnes tragiques des classiques et de la littérature, car elles m’ont permis de repousser mes limites en tant que danseuse. Elles m’ont fait sortir de la zone de confort de simple danseuse pour m’amener jusqu’à un lieu où je peux créer des personnages auxquels le public s’identifie ». Dada Masilo

 

Crédits photographiques © John Hogg

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, créatrice et traductrice de contenus culturels. Elle a notamment collaboré avec des institutions culturelles (ICOM, INHA), des musées et des revues d'art et de design. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France, elle a obtenu la certification de l'Ecole de Traduction Littéraire en 2020. Géraldine a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, dans les rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle a travaillé en tant que docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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