Danse

Pudique Acide / Extasis: sur les traces de la ligne blanche de Mathilde Monnier et Jean-François Duroure

Pudique Acide / Extasis: sur les traces de la ligne blanche de Mathilde Monnier et Jean-François Duroure

20 octobre 2011 | PAR Charlotte Dronier

Vingt-sept ans se sont écoulés depuis la composition de Pudique Acide, l’aventure américaine chorégraphique de Mathilde Monnier et Jean-Philippe Duroure. Elle marqua dès lors une acuité profondément mature pour leurs jeunes âges et scella une réelle interpellation de l’imagination du public, préfigurant l’essor de la Nouvelle Danse française des années 1980’s. Avec leur complicité, Sonia Darbois et Jonathan Pranlas recréent cet excentrique tandem désormais anthologique sur la scène du Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 29 Octobre 2011 en partenariat avec le Festival d’Automne à Paris.

Tous deux issus du Centre National de Danse Contemporaine d’Angers et des influences de Viola Farber, Mathilde Monnier (à présent Directrice du Centre chorégraphique de Montpellier Languedoc-Roussillon) et Jean-François Duroure (actuellement Chorégraphe et responsable des études au conservatoire Cité de la Danse et de la Musique de Strasbourg), partirent ensemble à New-York en 1984 pour intégrer la formation de Merce Cunningham. En parallèle d’un formalisme abstrait qu’ils n’épousèrent pas tout à fait, s’ouvrit ainsi à eux un monde culturel et chorégraphique foisonnant au croisement de la nouveauté et du patrimoine, emprunt d’émergences et d’expériences qui marqueront à jamais la création de ces jeunes français alors boursiers du Ministère de la Culture. « C’étaient les débuts de la break dance, de Michael Jackson, du hip hop… Et en même temps, on pouvait découvrir tous les grands chorégraphes de la génération précédente: Alvin Ailey, Martha Graham. » explique Jean-François Duroure. « Le voguing et la break dance arrivaient à l’époque dans les boîtes de nuit et plus seulement dans la rue. Dans le monde de la danse contemporaine, il y avait toute une génération de chorégraphes comme Andy Degroat, Lucinda Childs, Trisha Brown, Douglas Dunn, Meredith Monk, Karol Armitage (et plein d’autres encore) qui travaillaient avec leurs compagnies. » se remémore Mathilde Monnier.

C’est alors avec un profond besoin de créer et non plus seulement d’interpréter, une volonté de parler d’eux-mêmes, de leurs regards, de leurs personnes que les deux danseurs se métamorphosent en chorégraphes pour la première fois, jouissant d’une liberté décomplexée, rebelle, à la technique savante et instinctive. Ainsi éclot Pudique Acide en 1984, kilts, bretelles et coiffures façon Jean-Paul Gaultier se mouvant au son des cabarets berlinois entonnés par Kurt Weill dont la voix a longtemps bercé et inspiré la grande Pina Bausch. Ce n’est guère un hasard: Jean-François Duroure venait tout juste d’être engagé dans sa troupe au Tanztheater de Wuppertal. « Il fallait être dans l’exacerbation pour résister et réveiller la population. Nous voulions créer un contraste entre cette musique et les corps qui la prennent en charge. » Démesure, vivacité, comique burlesque de cette bande-son s’illustrent alors par le vocabulaire gestuel de François Verret et son rapport engagé et total à la chute, au sol. Torsions, tensions dans la lenteur s’alternent joyeusement avec une euphorie intense et l’espièglerie d’un couple indifférencié sexuellement voire gémellaire. Parallèle, pas de deux, synchronisme, dispute, mimétisme, affrontement, le duo délirant établit une grande connivence dramaturgique avec son public, prenant à témoin ce dernier dans des effeuillements par à-coups, ingénus, timides et drôles, des poignées de mains cordiales et grossières qui dévient en contorsions inattendues et complexes des corps jusqu’à la fusion des peaux. Parodies du classique, gestuelle maniérée, appuyée de cabaret berlinois ou presque militaire sur les sonorités gutturales, sauts, jetés, manèges, tours en l’airs puissants des ballets, affranchissement contemporain, le caractère facétieux et expressionniste de Pina Bausch n’est jamais loin dans ces rapports carnavalesques, la technique de Viola Farber et l’abstraction de Merce Cunningham non plus.

Autre ville, autre création, autre substance: Extasis (1985). De retour en France, à Lyon, Mathilde Monnier et Jean-François Duroure achèvent ce diptyque avec une touche plus iconographique à partir de postures adoptées dans différents tableaux. L’influence de Pina Bausch se confirme, le lyrisme et l’expressivité s’affirment dans la gestuelle: « une façon d’engager les bras, de privilégier une évocation fictionnelle des mouvements. L’esthétique des deux duos est radicalement différente et c’est d’autant plus clair pour moi en transmettant aujourd’hui ces créations à Sonia Darbois et Jonathan Pranlas. Entre les deux créations, Pina Bausch a laissé son empreinte sur moi et j’ai tenté de transmettre à mon tour quelque chose de cette gestuelle à Mathilde. Chaque geste dans Extasis a une intention précise. Le duo contient beaucoup de relâchés, de rondeurs, de grands déploiements, toute la richesse de vocabulaire que Rudolf Laban avait transmis à Pina Bausch et dont j’avais moi-même hérité. »

Dans un décor de séance photos de mode, parés d’un costume imperméable-veste-de-smoking-long-tutu et d’un visage au maquillage outrancier, le couple entame sa danse en écho à Pudique Acide mais arborant cette fois des pauses de magazines et un délire teinté d’une spontanéité grave. Déshabillés, tutu au sol comme un espace clos physique et psychique, la paranoïa de sortir de sa monade, de sa condition se manifeste. C’est la descente redoutée.
Plus tard, l’homme seul est essoufflé, se plonge éperdu dans les habits collectés au pied d’un projecteur, sortant de sa poche l’objet que sa partenaire lui a confié au début: un rouge à lèvres. Il se couvre les siennes tragiquement, frénétiquement, cathartiquement jusqu’à souiller tout le bas de son visage. La légèreté de l’étreinte amoureuse se fait désormais raide, brutale, angoissée, abrupte, paniquée, viscérale, sacrificielle. « Dans la scène de fin, nous dansions jusqu’à l’épuisement sur la musique que Bernard Hermann a composée pour Psychose, le film d’Alfred Hitchcock. » Les pas endiablés laissent place au sacré glacial d’une mariée au voile spectral, funèbre qui sera arraché.
Extasis s’achève par l’ultime image du couple et de sa symbolique d’absolu, de chute, de sacrifice et d’espérance: la grâce du porté.

Le mariage des antipodes Bausch-Cunningham qu’ont su chorégraphier avec audace Mathilde Monnier et Jean-François Duroure à travers Pudique Acide / Extasis demeure un témoignage important de cette époque charnière dans l’Histoire de la danse. Merce Cunningham confiait ses préoccupations quant à la transmission, la préservation de cet art éphémère: « It’s really a concern about how you preserve the elements of an art which is really evanescent, which is really like water. »
C’est avec une distance de près de trente années que les deux chorégraphes de renommée désormais internationale se replongent à l’origine de leur lignée, laissant au public lui conférer un sentiment patrimonial ou actuel: « ce sont les spectateurs et non nous qui feront le travail du temps. Libre à eux de faire le lien avec les années 1980 ou de prendre la pièce comme un objet nouveau. »
Sonia Darbois ayant le même âge que celui de Mathilde Monnier au moment de la création, il semblerait bel et bien que cet héritage adopte plus que jamais une seconde vie.

Visuel : (c) Marc Coudrais

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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