Danse

« Play » : un divertissement racoleur et sans grande originalité

« Play » : un divertissement racoleur et sans grande originalité

13 décembre 2017 | PAR Raphaël de Gubernatis

Pour le Ballet de l’Opéra de Paris, et en faisant appel au travail d’improvisation de ses trente-cinq interprètes, le Suédois Alexander Ekman a monté avec « Play » une grosse machine, coûteuse, spectaculaire, turbulente et se voulant ludique, à l’esthétique très wilsonienne. Un ouvrage fait pour séduire à tout prix, mais terriblement creux et qui, la première surprise passée, apparaît comme un océan de vacuité et où le metteur en scène n’hésite pas à lancer des sentences aussi vertigineuses qu’involontairement comiques comme « le but ultime de la danse, c’est la danse ».

De « Jeux » à « Play »

En voyant débouler sur scène quatre jeunes gaillards, des saxophonistes en tenues de tennis toute blanches, comment ne pas songer à « Jeux », une chorégraphie aujourd’hui oubliée de Nijinski composée sur la partition de Debussy, et qui n’eut pas l’heur, jadis, en 1912, de recueillir l’adhésion du public des Ballets russes ?
Aujourd’hui, 105 ans plus tard, alors que les titres en anglais font des ravages dans le monde chorégraphique, on peut tout de même s’étonner qu’un ouvrage commandé à un Suédois pour une institution française comme le Ballet de l’Opéra de Paris et destiné en priorité à un public francophone, porte de façon parfaitement gratuite un titre en anglais. « Play » a ainsi remplacé « Jeux », avec à la clef un déroutant succès public, alors que le spectacle est franchement indigent, aussi vide de sens que sont savantasses les textes du complaisant programme qui l’accompagne et où surabondent les références à Artaud, Shaw, Baudrillard, Freud, Perec, Fink, Bourdieu, Shakespeare…comme s’il fallait impérativement citer de grands noms pour mieux occulter la minceur du propos d’Ekman.

Une succession sans queue ni tête

Le propos ? Quel propos d’ailleurs ? A en croire les contributions rédigées pour le programme qui commente ou, plus justement, encense par avance le spectacle, dans « Play » la notion de jeu revêt une dimension toute philosophique : de fait, on ne découvre sur scène qu’une succession sans queue ni tête de tableaux présentés dans une impressionnante scénographie d’une blancheur immaculée. Des tableaux ludiques, certes, mais d’un vide désolant.
Plus metteur en scène que chorégraphe à proprement parler, Ekman, sans vergogne aucune, déploie dans « Play » une multitude d’images imaginées par d’autres au fil des dernières décennies. Très séduisant au premier abord, le premier volet du spectacle apparaît bien vite comme une anthologie du répertoire contemporain où une esthétique à la Robert Wilson par exemple est abondamment pillée. Onirisme facile, figures emblématiques, donc déjà vues, comme celles de ce garçon dont le torse nu émerge d’une monumentale jupe à traîne, de ce clown blanc ou de ce cosmonaute arborant un drapeau destiné à être fiché dans le sol de quelque planète lointaine, ou encore de ces hommes dont le chef est une sphère démesurée ; comme celle de ces femmes couronnées de bois et lancées sur le plateau comme une harde de cervidés dans la « Sylvia » de Neumeier, comme cette fille qui très lentement traverse le plateau, un peu à la façon de Lucinda Childs dans « Einstein on the Beach ».

Le prêt-à-porter de la modernité

Evidemment, ce n’est pas laid. Mais il ne s’agit là que de compilation, de prêt à porter de la modernité. Et le grand défaut de « Play », outre une écriture convenue, totalement dépourvue d’originalité, réside dans la gratuité de scènes qui se succèdent sans atteindre un tant soit peu la poésie ou la beauté formelle de cet univers wilsonien dont on s’inspire tant. Il réside aussi dans cette pratique systématique de la rupture brutale qui évite d’avoir à trouver entre les tableaux des liens de toute façon introuvables. Tout ce premier acte n’est ainsi qu’un déballage foutraque de scènes vues ailleurs, d’effets qui pourraient être séduisants si l’on n’avait pas chaque fois la pénible impression d’un gigantesque n’importe quoi. Difficile aussi de parler de chorégraphie à propos du travail d’Ekman. Rien ne se voit qui s’apparente à un style un tant soit peu personnel. La gestuelle est sportive, gymnique, sinon volcanique parfois, avec les inévitables inserts de danse académique que l’on retrouve souvent dans ce genre de démonstration. Encore une fois, l’impression qui domine est qu’il s’agit là d’une compilation d’images déjà vues et d’autant plus séduisantes pour le public qu’elles sont ici inoffensives, gentilles, ludiques. « Play » apparaît ainsi comme le prototype du divertissement facile, propre à n’effaroucher personne, mais aussi à donner à croire aux naïfs qu’ils découvrent quelque chose de furieusement moderne.

Lancer la baballe

On peut imaginer aisément, pour les danseurs du Ballet de l’Opéra sollicités par Alexander Ekman afin de participer par leurs propositions à l’élaboration de « Play », que l’expérience a dû être assez plaisante, et que tous ces jeunes gens dont la moyenne d’âge doit être de 25 ans se sont bien divertis à multiplier les propositions et improvisations dont semble s’être nourri le metteur en scène qui par ailleurs les utilise comme des éléments de sa production, sans du tout les mettre en valeur. Mais pour être juste, il faut reconnaître qu’à la fin du second acte, l’ensemble des danseurs, tous juchés sur un cube et exécutant en canon une gestuelle fort simple, mais efficace, cet ensemble forme une très belle scène. C’est d’ailleurs le seul moment prenant du spectacle, celui qu’accompagne fort bien une partition enfin apaisée écrite par un autre Scandinave, Mikael Karlsson. Il n’en fallait pas plus pour engendrer, aussitôt le rideau baissé, les applaudissements chaleureux du public, ravi d’avoir assisté dès le début des hostilités à tant d’agitation. Mais Ekman, racoleur comme un bonimenteur de foire, jouant de la séduction facile comme un tribun de la plèbe, n’a pas encore dit son dernier mot. Le rideau se lève à nouveau pour dévoiler les danseurs portant de gigantesques ballons qu’ils projettent dans la salle de l’Opéra et qui vous retombent lourdement sur le crâne, ou lançant aux spectateurs des balles jaunes que ces derniers renvoient sur la scène. C’en est fait : au second baisser de rideau, dans un élan irraisonné, la plupart des spectateurs se lèvent, électrisés, pour ovationner les interprètes. Il suffisait donc de leur lancer des baballes pour déchaîner tant de puéril enthousiasme. Ekman n’a pas hésité : c’est ce qu’on appelle courir à la rencontre d’un succès facile.

Raphaël de Gubernatis

« Play », production d’Alexander Ekman pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra de Paris-Garnier, jusqu’au 31 décembre 2017.

Visuels : ©Ann Ray / Opéra national de Paris

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Raphaël de Gubernatis

2 réflexions au sujet de « « Play » : un divertissement racoleur et sans grande originalité »

Commentaire(s)

  • Bernie

    Ouf! Merci , j’ai cru devenir fou devant l »enthousiasme répété d’un public qui semble n’avoir plus aucune exigence et d’une critique archi complaisante. Le doute commençait à me ronger…
    Enfin un commentaire nourrit, érudit, et sans concessions .

    décembre 24, 2017 at 2 h 40 min
  • Valerie Dubus

    Bravo , c’est exactement ça et tellement bien écrit …
    OUF !!! on se sent moins seul . MERCI !!!!

    décembre 27, 2017 at 21 h 50 min

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