Danse

Pina Bausch, omniprésente absence

24 novembre 2009 | PAR Soline Pillet

Le Tanztheater de Wuppertal présente son deuxième programme, « Masurca Fogo » jusqu’au 28 novembre. Le public du Théâtre de la Ville ne semble pas s’habituer à voir la compagnie saluer sans la Maîtresse de cérémonie, et l’émotion des danseurs est toujours palpable. Une ambiance particulière plane sur l’hommage rendu tout au long du mois de novembre à celle qui avait depuis plus de trente ans ses quartiers au Théâtre de la Ville, soulevant la question de la pérennité de l’œuvre de Pina Bausch.


En 1989, en même temps que tombait le Rideau de fer et que l’Allemagne de l’est s’ouvrait au monde, l’Allemande de l’ouest Pina Bausch faisait de même ; marquant un virage dans son œuvre en réalisant sa première résidence de création à l’étranger. « Palermo Palermo », pièce ramenée d’Italie cette année-là, ouvrit le bal d’une longue farandole de chorégraphies élaborées aux quatre coins du globe, distillant l’ambiance souvent châtoyante et rêveuse des villes les plus exotiques. « Masurca Fogo », créé en 1998 à Lisbonne, appartient à cette catégorie de spectacles concoctés par Pina « afin d’offrir au public ce que le monde devenu trop dur ne lui donne plus : des moments de bonheur pur. »

Lisbonne, « Capitale de la mer »

Dans « Masurca Fogo » – dont on aperçoit quelques images à la fin du film « Parle avec elle » de son ami Pedro Almodovar -, l’esprit féroce et désespérément lucide de la Dame en noir est quasiment méconnaissable. Ici tout n’est que langueur, lumière, couleur, moiteur… La mer de rochers sombres imaginée par le scénographe Peter Pabst nous immerge immédiatement dans l’ambiance chaude et languide d’une plage portugaise. Robes vaporeuses et maillots de bain sertissent les corps des toujours féminissimes danseuses, qui se déploient à tour de rôle dans des solos aux mouvements doux et harmonieux. Projections vidéo sur les murs blancs, fados et autres musiques traditionnelles illustrent l’atmosphère de Lisbonne, aspiration vers le voyage. Sensualité et insouciance émanent, faisant chalouper les corps des couples enlacés dans une de ces farandoles chères à la chorégraphe, mais devenues rares, tandis que les hommes retirent peu à peu leurs chemises dans un tableau à l’érotique simplicité.


Masurca Fogo, chorégraphie de Pina Bausch

Un humour plus présent que jamais

La structure de la pièce n’est pas sans rappeler jusque dans certains détails « Wiesenland », créé en Hongrie deux ans plus tard. De plus en plus jusqu’à la fin de son œuvre, la succession de solos remplaçait les mouvements de groupe et autres chorus lines si caractéristiques des débuts de l’artiste. La chorégraphie aux complexes séquences de bras prend le pas sur la danse-théâtre, privilégiant la « danse pure » aux effets de situation. « Masurca Fogo » se distingue cependant par sa légèreté et son humour absurde, témoignage de la joie de vivre visiblement contagieuse de l’air lisboète. Tandis que les danseurs glissent sur l’eau – élément fétiche de la chorégraphe que l’on retrouve dans nombre de ses pièces -, un morse pastiche traverse nonchalamment la scène… Une danseuse apparaît dans une baignoire chargée de mousse, dont elle sortira une assiette qu’elle tendra négligemment à un homme équipé d’un torchon à vaisselle… Un homme fait la courte échelle à un autre afin que celui-ci puisse embrasser sa gigantesque fiancée perchée sur talons aiguille… Autant de situations loufoques, de clins d’œil cocasses, d’instantanés saugrenus qui rappellent qu’au-delà de l’image sombre et austère qui collait à la chorégraphe, celle-ci était avant tout une humaniste pétrie d’un humour qui s’exprime ici plus que jamais.

Les thèmes bauschiens ne sont jamais loin derrière…

Lors de la table ronde organisée le 19 novembre dernier au Goethe Institut, Gérard Violette et Georg Lechner, deux proches collaborateurs de Pina Bausch, s’accordaient pour dire qu’il n’y avait selon eux pas de réelle rupture dans l’œuvre de la chorégraphe. Si ses pièces des années 90 et 2000 semblaient davantage optimistes, apaisées, comme si l’artiste s’était enfin réconciliée avec la nature humaine, elles n’en demeurent pas moins empreintes des éternels thèmes bauschiens, interrogations, noirceur, friction des rapports entre les sexes, bien qu’enveloppés d’une fine pellicule de tendresse. Seul le cadre des questionnements existentiels qui fondèrent l’œuvre de la chorégraphe avait-il changé ? « Masurca Fogo » n’échappe pas à cette analyse. Le fossé entre hommes et femmes est toujours là. Pas de violence ouverte ici, pas de sévices comme dans « Kontakthof » ni de hurlements pour tout langage comme dans « Barbe-Bleue », mais une impossibilité à communiquer latente qui donne lieu à des malentendus plutôt burlesques. Douceur et dérision amortissent le choc d’une entente qui n’arrivera jamais, mais que Pina Bausch a pour une fois choisi de traiter sans gravité, comme alanguie par le soleil portugais. Le spectacle s’achève sur une longue séquence d’immobilité, les couples dormant paisiblement sur le sable dans les bras l’un de l’autre au son d’une musique étonnamment sirupeuse. La réconciliation s’annonçait-elle ?


Et maintenant ?

Le vaste hommage rendu à Pina Bausch par le Théâtre de la Ville en partenariat avec le Goethe Institut, la Cinémathèque de la danse, France Inter et France Culture offre une rétrospective unique sur plus de trente ans d’une œuvre aussi personnelle qu’originale qui bouleversa à tout jamais le paysage chorégraphique. L’impact de la fondatrice de la danse-théâtre sur l’histoire de la danse est depuis longtemps perceptible, mais la question de la perennité de l’œuvre de Pina Bausch se pose implicitement. Si le Tanztheater de Wuppertal est entre les mains aguerries de Dominique Mercy et Robert Sturm depuis octobre 2009, la question de l’exploitation des pièces demeure incertaine. Resteront-elles l’exclusivité du Tanztheater de Wuppertal ou pourront-elles intégrer le répertoire de compagnies internationales à l’instar de l’Opéra de Paris ? La reproduction vidéo des pièces et leur vente sera-t-elle autorisée ? Alors que la première génération de danseurs qui constitua les œuvres de Pina est vieillissante, comment assurer l’apprentissage de la relève sans le savoir faire de la chorégraphe ? Les pièces de Bausch, imprégnées de l’histoire intime et de la personnalité des danseurs présents à la création, sont-elles reproductibles sans leurs interprètes originaux ? Si Bausch était unique, a-t-elle ouvert une brèche dont la tradition va se poursuivre ? Georg Lechner concluait le préoccupant débat au sujet de l’héritage de Bausch : « Sans Pina, hélas, c’est terminé. Elle seule pouvait le faire. On peut faire autre chose, le monde est pourvu de multiples talents. On pourra éventuellement en faire un commerce. Mais Pina, c’est fini ».

« Masurca Fogo », jusqu’au 28 novembre à 20h30 au Théâtre de la Ville, Place du Châtelet, Paris 4ème – Métro Châtelet.

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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