Danse

PAS S’ÂGE d’Anaïs Rouch : entre deux âges, entre les corps

PAS S’ÂGE d’Anaïs Rouch : entre deux âges, entre les corps

30 mars 2017 | PAR Cedric Chaory

Fond de scène, une jeune femme de dos, debout. Face public, côté jardin : deux chaises dont une est occupée par un homme mûr, hiératique et fixant l’horizon. Tel est le dispositif dépouillé sur lequel s’ouvre PAS S’AGE programmé dans le focus « Spectacles sauvages » du festival Signes du printemps du Regard du Cygne.

Dispositif qui prend vie lorsqu’Anaïs Rouch – jeune chorégraphe qui présente là un extrait de son deuxième effort chorégraphique – s’anime au son d’une composition électro anxiogène signée Stéphane Comon. Ce corps, qui tend péniblement à rejoindre la chaise vacante, traversé de spasmes, de pulsions électriques et autres contorsions, fait écho à la jeunesse actuelle : déterminée mais empêchée dans ses élans de conquête.

Les moult efforts déployés par la danseuse payent finalement : à peine juchée sur sa chaise, la pièce bascule dans une atmosphère bien plus légère. L’homme jusqu’alors totalement indifférent au parcours de combattante qui vient de se clore s’anime à son tour par l’entremise d’un titre tout droit sorti du début des années 60 : Crying in the Chapel d’Elvis Presley. Serait-ce la madeleine de Proust qui le ramène à la verdeur de sa jeunesse chérie ? Cet homme c’est Jacques Alberca, illustre pédagogue de la danse jazz qu’il a découvert en 1962 sous la houlette de Gene Robinson.
« You saw me crying in the chapel, The tears I shed were tears of joy, I know the meaning of contentment, I am happy with the Lord. » Avec un large sourire et des étoiles dans les yeux, l’homme « pantomine ». À sa suite, la jeune fille, ravie de ce soudainement contentement qui tranche avec l’oppressante ouverture de la pièce. Mais la rencontre entre les deux tourne court. La jeunesse s’impatiente, adhérant moyennement à cette musicale nostalgie. En filigrane pointe les notions de passation et d’héritage entre les générations. Le vivre-ensemble n’est pas inné mais demande à être travaillé au quotidien.

Sur les chaises, les corps se déchirent et se séparent, investissant l’espace scénique.
Les 10 dernières minutes de la courte pièce avec force de cris, courses et diagonales toniques se ponctue par un corps à corps apaisé. Les deux corps éloignés par le temps et l’âge trouvent un point d’équilibre en forme de précaire fusion.
À la toute fin de la pièce, les spotlight laissant place à la pénombre, Jacques et Anaïs s’entremêlent au sol, entamant une giration du plus effet. Résonne sur scène la voix riante de la grand-mère de la chorégraphe extraite de messages laissés sur son téléphone portable. Implorante à trois reprises, l’aïeule demande des nouvelles de sa petite fille. Touchante sans être insistante, elle témoigne de cet irrépressible besoin des générations de s’appuyer l’un l’autre, de cheminer ensemble tout au long de nos vies.
Sobrement et avec intelligence, Anaïs Rouch – soutenue par La Fabrique de la Danse – signe un touchant dialogue chorégraphique qui augure du meilleur pour la suite. Une bien belle entrée en chorégraphique pour la jeune chorégraphe que ce PAS S’ÂGE.

Cédric Chaory

Vu le 23 mars 2017 au Regard du Cygne où se tient jusqu’au 31 mars le Festival Signes de Printemps

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