Danse
« Palermo, Palermo », le Wuppertal Tanztheater recrée l’esthétique du divers de Pina Bausch au Théâtre de la Ville

« Palermo, Palermo », le Wuppertal Tanztheater recrée l’esthétique du divers de Pina Bausch au Théâtre de la Ville

23 juin 2014 | PAR Yaël Hirsch

C’est un morceau d’histoire de la danse que nous proposent le Théâtre de la ville et la compagnie de la chorégraphe allemande avec cette pièce de 1989 de trois heures de liberté pure où la Sicile est le prétexte d’une violence qui fait voler murs et conventions en éclat. Indispensable. 

[rating=5]

On pensait être transporté sous le soleil de Sicile et dès la première seconde de Palermo, Palermo, on voyage dans l’histoire : le 17 décembre 1989, soit à peine un mois après la chute du mur de Berlin, Pina Bausch et Peter Pabst amorçaient leur spectacle par la violence libératrice (et anticipé, la scénographie datant d’avant le 9 novembre) d’un mur qui vole en éclat. Une fois les codes éclatés, reste, sur fond de carte-postale et de musique sicilienne, une liberté à la fois contestataire et plurielle qui plonge le public dans la fameuse esthétique du divers.

Il y a quelque chose d’un peu punk dans cette longue pièce de trois heures, où l’entracte est annoncé par un panneau brechtien mais où elle abrite le moment de danse de groupe le plus long. Le singulier est à l’honneur, tant par la diversité des corps et des habits qu’on change sans fausse pudeur sur scène, que par celle des longs solos.

Le premier d’entre-eux plonge le public dans une hystérie irrésistible. Une femme à la fois dominatrice et objet ordonne à deux hommes de lui prendre la main, de l’embrasser, puis de se retirer. Elle tombe, elle crie qu’on la relève. Elle même se jette de la terre au visage et veut qu’on lui jette  des tomates à la tête et au ventre. Arme blanche quand il est utilisé en tourniquet de champagne, burlesque quand on lui relève ses jupes pour attraper une balle, le corps féminin est à la fois piège et cri. Et si la liberté est au cœur du spectacle, elle passe toujours par le questionnement d’une possession, ce qui est « un bien » et ce qui ne l’est pas.

Dans cette pièce où il n’y a pas de pause et pas de fin à la narration des oies qui prient avant de se faire manger par le loup, on se donne des coups  et ils sont violents. On raconte beaucoup et en plusieurs langues: de ses origines, on parle de ses croyances, de sa perte de repère aussi. L’absurde est rayonnant dans une longue performance où la bouffe industrialisée, la glaise et les déchets se mêlent au sol où le mur s’est écrasé. Un absurde qui fait nager dans un filet d’eau tombé d’une bouteille, où le sex-appeal consiste à enfiler langoureusement deux culottes l’une sur l’autre et où la mélomanie commande à une symphonie à 4 pianos aussi bien qu’au catapultage des sons divers.

Au final, si l’on a conscience de voir une performance datée en voyant ou revoyant l’immense Palermo, Palermo, on sait qu’on assiste à un théâtre de la cruauté poussé à son climax et à un grand souffle de liberté tout à fait salutaire. Un oxygène à déguster sans modération avant d’embarquer dans la moiteur confinée d’un été de crise.

Alors que Palermo, palermo joue à guichets fermés, retrouvez un cyce de films consacrés à Pina Bausch au Goethe Institut jusqu’au 27 juin.

Photo (c) Viehoff

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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