Danse
Où veux-tu que je regarde ? : Le « Rite de passage » de Bintou Dembélé au CND

Où veux-tu que je regarde ? : Le « Rite de passage » de Bintou Dembélé au CND

13 mars 2022 | PAR Antoine Couder

Avec ce « Rite de passage », Bintou Dembélé signe une nouvelle pièce, un second solo, autour de la danse « marronne ». Une création écrite  pour Michel « Meech » Onomo et présentée par le Centre national de la danse.

Le marronnage dont il s’agit ici est moins une affaire de couleur que de position. Dans sa note d’intention,  la chorégraphe des « Indes Galantes » (Clément Cogitore- Opéra national de Paris)  nous rappelle que ce terme évoque « un espace de liberté face aux contraintes imposées par un système ». C’est aussi le terme employé pour qualifier la fuite des esclaves africains loin des plantations où ils étaient maintenus en captivité. Une fuite vers la liberté, mais quelle liberté, peut-on se demander lorsqu’on est plongé dans un environnement catégoriquement hostile ?

Entre codes et sous-texte

La pièce se déroule autour de trois temps forts. Le premier, soutenu par le Drummin de Steve Reich (1970) et se confronte très directement avec que l’on pouvait voir en ce début des années 1970. Engagée dans le combat contre les discriminations, la jeune garde plastique et chorégraphique américaine cherchait à la fois le mouvement pur et le sens politique. La musique de Reich en dessine un joli relief en naviguant entre ruptures de ton et invocations rythmiques. Le danseur sur lequel ce désir de changement se focalise est alors pris dans entre les feux d’une danse traditionnelle et de l’éveil des consciences ; ce que Michel Onomo figure ici dans de successifs moments d’arrêt, dans une pensivité discrète qui peine encore à réaliser ce qui arrive. Pour commencer, Onomo s’est extrait des rangs du spectateur rejoignant la scène dans ce premier marronnage consistant peut-être à passer d’une attitude passive faussement générique à une injonction à être. Alors c’est une lutte entre codes et sous-texte. Une lutte et en même temps un désir d’entrer en mouvement. Sauf que le geste chorégraphique offre peu de place à l’hésitation, il s’impose comme une contrainte, à prendre ou à laisser. Ce qui frappe ici, c’est l’ambition de tenir debout,  de battre (main, doigt, cœur ?) pour ne jamais s’arrêter. Mais de tomber, lâcher prise, impossible. Ce « Rite de passage » n’admet pas le relâché.

Le temps de l’histoire

Vient ensuite l’obscurité, l’ombre dans laquelle se reflète la silhouette du danseur, impétueuse et pourtant, on le verra à d’autres moments, fragile sous sa magnificence ; déjà attaqué par le temps qui passe, le tempo de l’histoire, celui qui dure et qui lui aussi, ne rompt pas. Aux scansions percussives de Reich succède une musique vibratoire, des mouvements qui se dégagent de la partition et ouvrent sur quelque chose de plus narratif, presque cinématographique. La contemplation (furtive) joue de ce pas de deux entre résistance et inspiration ; percussion et vibration. En se mettant alors en scène, le danseur échappe ainsi habilement à la contrainte. Plus lyriques, les gestes retrouvent un développé plus contemporain, mais encore vertical. Toujours pas question de lâcher comme si la polarisation venue d’en haut était vraiment trop forte.

Apaisement sur le vif

In fine, ces deux pôles pourraient se rejoindre et d’ailleurs dans ce que l’on pourrait qualifier de dernière partie, la musique se fait plus mélodique, elle berce plus franchement l’oreille. Une ronde figure alors cette sorte d’apaisement sur le vif. C’est à ce moment-là peut-être que l’on réalise le chemin parcouru, entre le moment où le danseur s’est extrait du public et celui où il va revenir s’y coller, tout contre mais pas plus, toujours vertical. Le sentiment est ambigu et le final paradoxal. Ce « passage » dit beaucoup de choses et  pourtant, il ne « fait » pas toujours grand-chose. Est-ce parce que  justement, « ça se joue à pas grand-chose » ? Disons plutôt que « ça » a encore du mal à exister, « ça » ne peut encore guère se formuler. Et c’est peut être cette difficulté qui rend la pièce catégoriquement politique.

Production Rualité, avec les Ateliers Médicis, le Centre National de la danse. Création sonore : Charles Amblard, musique additionnelle : Steve Reich (Drumming). Conception et création, Bintou Dembélé, 2022.

Bintou Dembélé, Solo © Vincent Hoppe

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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