Danse
« Monument 0,1  » : Eszter Salamon dans la mémoire des corps

« Monument 0,1  » : Eszter Salamon dans la mémoire des corps

17 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

La première de Monument 0,1 a eu le lieu le 13 novembre 2015 à 20h30. Le spectacle s’est terminé à 21H45. Cela se passait à Pantin. Au Centre National de la Danse. Le public présent ce soir-là était loin de l’est parisien. Ce spectacle leur a sauvé la vie. Voir Monument 0,1 un jour de deuil national est d’une totale cohérence. Cette pièce nous parle de la mémoire des danseurs et ravive la pensée de  chorégraphes disparus, morts de façon naturelle, à un grand âge. Voir des danseurs regarder leur vie qui décline dans un clair-obscur apaisant est un accompagnement parfait dans la peine. Nous sommes donc retournés au spectacle. La peur au ventre dans le métro.

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La chorégraphe et danseuse Eszter Salamon est née en Hongrie. Elle a dansé notamment auprès de Xavier Leroy et, elle est actuellement artiste associée au CND. Après avoir interrogé les archaïsmes de la guerre, elle s’attaque à la mémoire, dans un procédé qui dans l’idée rappelle le travail de Jérôme Bel. Il s’agit bien de faire des portraits de danseurs et par eux, accéder à la mémoire des chorégraphes. Pour ce travail, elle s’associe à l’historien d’art qui fut récemment l’architecte de Scènes du geste dans les mêmes murs, Christophe Wavelet.

Le spectacle est un théâtre d’objet dont les figurines sont les danseurs Valda Setterfield et Gus Solomons Jr. Eux furent des stars dans le milieu de la danse. Tous deux ont été auréolés de plusieurs récompenses dont le Bessie Awards. Ces seniors aux cheveux gris apparaissent d’abord dans  une allégorie de la mémoire. Salamon sait mieux que personne créer des espaces sombres où les gestes se devinent. Bientôt les corps fantômes entreront en scène dans le noir vraiment total. Les voix auront donc succédé aux images.

Qu’est-ce-qui est faux ici ? Qu’est-ce-qui est vrai ? Ce que l’on sait c’est que ces immenses danseurs ont travaillé avec les pointures que furent Merce Cunningham (tous les deux) ou encore Robert Wilson pour elle et Martha Graham pour lui. Le spectacle est un théâtre où la forme impose le sens.  Ils parlent et pourtant c’est le corps que l’on voit. Lui avec sa canne. Elle assise. Et pourtant la mémoire intacte d’un pas de claquette. Et pourtant, le parfait alignement des bras. La  tendance qui vient archiver la danse en la recréant est ici décalée. Nous sommes dans une démarche quasiment didactique qui se mêle délicieusement d’un humour que seuls les très initiés peuvent saisir et honnêtement, en cette période marquée par la mort, se sentir en famille est la plus belle chose qui soit.

Il y a des images sublimes ici, telle cette chute de neige,  entourée d’un enregistrement qui grésille joliment d’un solo de castagnettes dansé par Antonia Mercé y Luque dite La Argentina, désormais tombant sur un plateau nu chargé de la mémoire des pas de ceux qui ne sont plus.  On rit aux éclats, et cela faisait plus de trois jours que c’était impossible, devant un théâtre de guignol où les personnages sont John Cage, Merce Cunnigham, Martha Graham et Gus Solomons Jr alors jeune danseur. Ici, les chorégraphes, le danseur et le compositeur sont caricaturés avec délice.

Dans ce spectacle on traverse l’histoire américaine, la création de la post-modern dance au cœur d’une société qui voit poindre le Sida. Un spectacle lent, à la fois contemplatif  et drôle.  A voir donc, pour la joie de pouvoir se souvenir des jolies choses. Une nouvelle façon de raconter une nouvelle fois l’histoire de la danse au XXe siècle.

Visuel : © Ursula Kaufmann

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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