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« Mieux vivre ensemble » au Festival de Marseille, entretien avec sa directrice Marie Didier

« Mieux vivre ensemble » au Festival de Marseille, entretien avec sa directrice Marie Didier

04 mai 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le Festival de Marseille fait son grand retour du 16 juin au 9 juillet 2022 de part et d’autre de la cité phocéenne avec une programmation toujours plus hybride et participative. Spectacles de danse, théâtre, concerts, performances, cinéma et fêtes sont au programme et rassemblent des artistes venu.e.s de plus de 18 pays. Marie Didier, nommée directrice pour cette 27ème édition, nous a accordé une interview pour parler de la programmation du festival qui célébrera l’altérité, question politique autant qu’esthétique et artistique.

2022 sera votre première édition au festival de Marseille. Auparavant vous étiez bien plus au nord, à la Rose des Vents, que gardez-vous de votre expérience à la direction du théâtre pour manœuvrer à la direction d’un festival ?

Le théâtre la Rose des Vents accueillait déjà en une saison deux festivals. Le NEXT, un grand festival de création contemporaine internationale et transfrontalier et un festival plus petit et plus ciblé autour des formes qui font dialoguer ensemble la scène et la littérature. J’ai donc déjà eu à faire face à toute l’énergie d’un festival. Créer l’événement, fédérer un public plus large que le cercle habituel des spectateurs et ces missions m’avaient beaucoup plu. D’autant plus que la Rose des Vents est un environnement qui permet beaucoup de prises de risques artistiques, sur l’international, sur la création, sur des formes un peu hybrides et je retrouve cette même liberté au festival de Marseille. C’est un lieu où on peut s’autoriser une certaine audace, un pas de côté par rapport à la convention. Au fil des projets dans lesquels je me suis investie, j’ai pu déterminer deux enjeux qui m’intéressent particulièrement :  comment faire pour que les salles ressemblent à la vie et d’autre part comment faire en sorte qu’artistiquement nous soyons toujours un lieu de découverte, d’innovation, de recherche et de tentative. Dans un environnement tel que Marseille et un écosystème international, toutes les conditions sont réunies pour me permettre d’amener avec moi l’expérience que j’ai des scènes publiques, et en même temps de développer l’agilité nécessaire à l’orchestration d’un festival.

Avez-vous suivi un fil conducteur pour la programmation, si non, comment avez-vous construit le programme de ce festival ?

Non il est difficile de travailler autour d’un thème, en revanche je pense que l’on peut relever certains grands axes, comme la question de l’international, du multiculturalisme et de la rencontre entre les cultures. Marseille est un territoire multiculturel, consubstantiel à la vie, et par extension consubstantiel au festival. La programmation est construite avec cet horizon mais aussi autour de la question de la danse et des corps en mouvement, à la fois parce que c’est un champ disciplinaire que je trouve passionnant et parce que je pense qu’aujourd’hui nous avons besoin de vivre une relation physique qui nous amène à réfléchir à un « mieux vivre ensemble ». « Vivre mieux ensemble », peu importe le sens de la formule, elle est en arrière-plan des choix de programmation.

À l’origine, le festival de Marseille est un festival 100% danse, cette année la programmation est pluridisciplinaire, est-ce que c’est une volonté de votre part d’enlever l’étiquette danse du festival ?

Il doit y avoir environ 70% d’écriture chorégraphique, que l’on pourrait assimiler à la catégorie danse et 30% de tentatives plus hybrides. Bien que l’on s’éloigne de la danse à proprement parlé, le corps demeure le point de départ et le corps en mouvement l’endroit d’où se construit toute la programmation. Il y a très peu de formes théâtrales au sens de la convention théâtrale et la danse est présente dans tout en réalité. Dans les arts de la rue, la déambulation, la musique, il y a du mouvement tout le temps, c’est vraiment l’idée sous-jacente.

Dans le programme deux créations ont attiré notre attention : « L’âge d’or » et « Métagore majeure ». Pourriez-vous nous parler de ces deux spectacles spécifiquement, qui ont lieu dans des endroits particuliers et semblent être joués de manière également particulière?

L’âge d’or  est une composition d’Igor Cardellini et Tomas Gonzalez. Ils s’intéressent à des faits de société, les documentent très sérieusement et inscrivent ce travail dans une dramaturgie. Comme son titre l’indique, ce spectacle fait référence aux Trente glorieuses et aux architectures qui caractérisent cette période d’économie florissante, aux banques, aux bureaux, aux éléments corporate. Pour le festival et le Centre Bourse (NDLR, un centre commercial très célébre), ils déclinent ce travail de réflexion de l’espace sur les malls. C’est un spectacle déambulatoire, qui se déroule comme une visite guidée et qui au de-là d’analyser le Centre bourse, raconte pourquoi et comment a été construit le tout premier mall en Arizona dans les années 50. Ce spectacle est l’aboutissement de tout un travail de recherche, d’archéologie presque, sur les principes et idées architecturales appliqués à ce lieu pour que la consommation soit vécue comme un geste de plaisir, de pulsation dans un temps réduit. Ils analysent également comment est organisée la circulation inconsciente des visiteurs de manière à ce que tous les commerces soient intégrés. D’où ces constructions en colimaçon très mondialisées, avec statues antiques, des palmiers pour évoquer les tropiques, des fontaines, des places italiennes… C’est passionnant de repérer tous ces signaux posés là, sans qu’on en fasse une lecture précise mais qui pourtant  conditionne le geste de l’achat.

Métagore majeure  est quant à elle jouée dans la Cité des Arts de la rue, qui est un espace très vaste dédié aux arts de la rue dans les Quartiers nord de Marseille, où sont installés depuis quelques années beaucoup de compagnies de théâtre. La Compagnie Canicule y joue cette pièce elle aussi déambulatoire, qui fait circuler physiquement les spectateurs dans un paysage post-industriel, et mentalement dans la question du féminisme versus l’amour du rap, et le rap de Booba en particulier dont une partie des textes est clairement brutale, sexiste et violente. La Compagnie formule un spectacle comme une réponse à ces textes, mais une réponse qui les lit aussi dans son humour, dans sa drôlerie, dans sa provoque et dans sa poésie aussi.

Le Festival accompagne des projets qui s’inscrivent dans un temps long, comme 100% Afro, dirigé par le chorégraphe Qudus Onikeku, pourriez vous nous en parler ?

Deux compagnies restent sous forme de résidence-nombre toute une partie du festival, dont « 100% afro ». Le chorégraphe, Qudus Onikeku, est un artiste nigérian qui a grandi à Lagos et est venu faire ses études au CLAC, l’école de cirque de Chalons. Il a créé sa compagnie de danse, et a écrit plusieurs pièces, notamment un solo Still Life qui a très bien marché et une pièce Qaddishe,  présentée au festival d’Avignon en 2013. Après cette carrière en France, il est retourné quelques années s’installer à Lagos et a créé un lieu de ressources pour les jeunes danseurs, un événement qui s’appelle « Danse Gathering » et qui rassemble pendant trois semaines environ des interprètes, des penseurs, des activistes, des musiciens, des cuisiniers, des stylistes, des gens de toutes corporations pour constituer ensemble un noyau de personnes qui pensent leur art. De cette initiative sont nés un certain nombre de projets.  Pendant la crise sanitaire, il a créé une plateforme internet, « Afropolis », qui est devenue la version numérique de ce rassemblement physique à Marseille.

Et qu’est ce que cela veut dire être artiste résident au festival de Marseille?

C’est un certain temps sur place dans la durée du festival. Onikeku passera 7 jours au festival avec 25 danseurs afros, tous des professionnels très connus sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, le lieu numérique de la danse d’aujourd’hui. Depuis deux ans, les artistes vivent un étirement des choses, des productions, de la pratique, de la diffusion. Au festival de Marseille, ils seront rassemblés pour un temps court mais intense pour créer au quotidien et aboutir certainement à un spectacle qui sera montré au public.

Et y aura-t-il des répétitions publiques ?

Je pense qu’il y en aura. Car ces 25 danseurs, de par leur nombre, occuperont plusieurs salles de la résidence, il y aura donc forcement des séances de répétition et d’échauffement en plein air accessible au public. Il y aura aussi 40-50 stagiaires qui viendront se greffer à ce groupe, tous danseurs amateurs de bon niveau, et bénéficieront de cours et d’ateliers d’afro danse.

Avez-vous une attention particulière portée au jeune public ?

Oui et tout le projet sera adossé à la question du numérique et du contenu en ligne sera proposé. Nous comptons beaucoup sur la manière de communiquer autour du projet, notamment sur le réseau social dédié « Afropolis », afin de rassembler une communauté de gens qui aiment la danse, qui suivent certains artistes sur les réseaux et qui seraient curieux de les voir en vrai. Nous partons aussi du principe que d’installer une telle équipe à la Friche de la Belle de Mai pendant une durée de 7 jours, avec tout ce qu’il va se passer, va créer du buzz, avec le spectacle, la restitution publique, gratuite et en plein air. Nous n’avons pas la solution mais nous créons les conditions pour regrouper. D’autant plus que l’afro danse une danse populaire, urbaine, dansée par des individus qui ne vont pas forcément voir de la danse contemporaine. Nous misons sur ce phénomène artistique, pratiqué par plein de gens mais dont les pratiques ne sont pas connectées, pour tenter une connexion, une hybridation.

« Tragédie, new edit » la pièce majeure d’Olivier Dubois et « Somnole » le solo de Boris Charmatz clôturent le festival, pourquoi ces deux pièces spécifiquement?

Dans la programmation il y a l’envie de faire venir à Marseille des artistes qui n’y sont pas programmés le reste de l’année, c’est le cas de ces deux pièces. Et je pense qu’il est important de faire venir des pièces qui ne sont pas seulement de l’écriture mais un récit, un récit de soi qui touche à quelque chose de très intime, du récit qu’on a tous vécu. La dimension musicale m’intéressait aussi beaucoup dans Somnole, cette forme, cette fusion totale de pleins de gestes artistiques.

Quant à Tragédie, qu’Olivier Dubois à appelé « new edit », n’est pas une reprise mais une recréation, la pièce est à l’identique mais le groupe a changé, dans tous les sens du terme, certains ont dix ans de plus et d’autres ne sont plus dans la distribution. Huit interprètes sur 18 ont changé, et nous nous impatientons de voir ce que cela va donner en termes d’atmosphère. De plus, il y a 10 ans, les questions de genres étaient absentes de l’espace médiatique, elles n’étaient pas un sujet. Aujourd’hui, ces questions de genre, d’identité, autour du corps dont on dispose sont devenues de réelles interrogations de notre société. Nous avons hâte de voir ce que cette pièce peut raconter aujourd’hui à la lumière de cette révolution féministe et comment elle teintera ce reboot. L’intention est de découvrir une nouvelle atmosphère, selon les changements de sa recréation.

Informations pratiques et réservations ici.

Visuel : © FdM2022_100%-Afro_Qudus_Onikeku©Alice-Brazzit_1.jpg

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C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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