Danse
“Mayerling”, l’incroyable ballet de Kenneth MacMillan

“Mayerling”, l’incroyable ballet de Kenneth MacMillan

29 octobre 2022 | PAR Lucine Bastard-Rosset

Du 22 octobre au 12 novembre se tient au Palais Garnier le célèbre ballet du metteur en scène britannique Kenneth MacMillan, Mayerling. Créé il y a quarante ans de cela à partir d’un fait divers du XIXe siècle, ce ballet surprend par sa noirceur et sa beauté.

Un événement historique

L’histoire de Mayerling s’inspire de tragiques faits réels survenus à la fin du XIXe siècle. Le 30 janvier 1889, l’archiduc Rodolphe – prince héritier du trône d’Autriche Hongrie – et sa maîtresse, la baronne Mary Vetsera, se donnent la mort dans leur pavillon de chasse à Mayerling. De ce double suicide aux raisons énigmatiques, Kenneth MacMillan en fera un ballet à l’atmosphère noire et névrosée, transposant les troubles psychiques du personnage Rodolphe dans des pas de danse d’une grande complexité. 

Créé un jour de Saint-Valentin, le 14 février 1978, Mayerling est sans nul doute un cri de désespoir qui ne sert pas la beauté de l’amour. On retrouve dans ce ballet deux des thèmes de prédilection du metteur en scène – le sexe et la violence – déjà présents dans The Burrow (1957) ou Roméo et Juliette (1965). Portés au centre de l’œuvre, ces thèmes permettent à MacMillan de souligner le destin tragique d’un futur empereur qui n’a pas su trouver l’amour qui lui était nécessaire pour vivre et qui a été tiraillé toute sa vie par ses névroses. 

Un prince tourmenté

Le danseur étoile Hugo Marchand livre un Prince Rodolphe en proie à des tourments d’une grande intensité. Sur scène, son corps ne cesse de jongler entre des mouvements plus aériens – manifestation de son désir pour les femmes – et d’autres plus courbés – symboles de sa détresse psychologique. A la fois cruel et passionné, Rodolphe crée de l’empathie chez le spectateur tout en étant détestable. La violence de certains de ses gestes et comportements – notamment envers sa jeune épouse, la Princesse Stéphanie (Silvia Saint-Martin) – traduisent son instabilité et son impossibilité d’aimer et d’être aimé. 

Cette souffrance d’un homme qui n’obtiendra jamais l’amour dont il a besoin et dont l’enfance fut marquée par un manque d’affection de ses parents, ressort particulièrement dans la scène 4 de l’Acte II. Alors qu’un feu d’artifice divertit l’empereur, sa femme et d’autres aristocrates, Rodolphe suit d’un regard désespéré un couple danser. Par la suite, Hugo Marchand réalise un solo, sur une musique très lente et pratiquement absente, marqué par de nombreux passages au sol. Son corps n’est plus que douleur. 

La beauté des pas de deux

L’ensemble des scènes de Mayerling alternent entre des moments où les personnages sont entourés de personnes de la haute bourgeoisie et des moments où ils se retrouvent seuls, au cœur de leur intimité. Alors qu’ils sont “contraints de garder une attitude impassible en public”, ils déversent “l’intensité de leurs émotions dans l’intimité des pas de deux ou des solos”. Ces instants solitaires touchent par leur beauté et mettent en exergue les tourments de Rodolphe qu’il tente du mieux possible de cacher aux autres. 

Les trois actes du ballet se clôturent tous par des pas de deux entre Rodolphe et ses différentes partenaires sur un même accompagnement musical : les Études d’exécution transcendantale du compositeur Franz Liszt (1811-1886). Ces scènes ravissent par leur forte teneur émotionnelle et par la difficulté des mouvements réalisés.

A la fin de l’Acte I, Rodolphe et Stéphanie se retrouvent pour leur nuit de noce. Ce duo houleux est marqué par de nombreux portés et jetés, et par la rapidité des mouvements et des enchaînements. La vulnérabilité de Stéphanie fait face à la grande violence des gestes de son mari, qui la jette sur le sol puis la relève. Cette puissante scène se base sur des oppositions toujours plus marquées : l’amour et la mort, le rejet et l’attirance, la violence et la délicatesse. 

La fin de l’Acte II met l’accent sur le désir entre Rodolphe et Mary – magnifiquement interprétée par Dorothée Gilbert. La sexualité se retrouve au centre du duo avec les nombreux corps à corps, les baisers échangés et les positions sensuelles. Mary entre dans le jeu de son amant et s’empare du pistolet en le menaçant. C’est ce même couple au désir ardant qui viendra clôturer l’Acte III.

Une plongée dans le XIXe siècle

Les décors et les costumes réalisés par Nicholas Georgiadis permettent une immersion totale dans l’univers de Mayerling grâce à leur fort réalisme. Les décors se succèdent, conférant à chaque scène un univers spatial précis : salle de bal, appartements, taverne, pavillon de chasse, maison des Vetsera. Ces décors imposants étouffent les personnages et les enferment dans leur folie, tout comme les costumes. Ces derniers renvoient à la mode de la fin du XIXe siècle et, bien que la liberté de mouvement des danseurs soit préservée, il en ressort une sensation d’écrasement et d’oppression. L’apparence devient primordiale dans cet univers luxurieux. 

En choisissant ce type de lieux, Kenneth MacMillan souligne l’enfermement mental et social du personnage de Rodolphe. Une seule scène entre en rupture avec cette idée : la scène de la taverne. Ce lieu est le seul endroit où Rodolphe semble véritablement heureux. La prédominance des couleurs chaudes – le jaune et le rouge – rendent cet espace chaleureux et bienveillant. Ici, les prostituées et leurs clients se livrent à leurs occupations sans se préoccuper du regard des autres. Les scènes de danse y sont particulièrement festives et joviales et les costumes des filles de joie leur permettent des mouvements plus osés. 

Avec Mayerling, Kenneth MacMillan livre un magnifique ballet qui met un point d’honneur sur la psyché humaine. Les danseurs de l’Opéra national de Paris interprètent à merveille les rôles et dansent avec une légèreté déconcertante.

Visuel : ©Helen Maybanks

Création mondiale de « Requiem civil » par le chœur Aedes aux Catacombes de Paris
Toutes les princesses meurent après minuit de Quentin Zuttion
Lucine Bastard-Rosset

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


A propos

Toute La Culture : Comment choisir ?
Toute La Culture est un magazine d'information pluridisciplinaire et national. Il regarde notre societé par les yeux des tendances et de la culture. Fondé en 2009, il est reconnu comme journal en 2012 puis d' Information Politique et Générale (IPG), en 2017

L’objectif de Toute La Culture est véritablement de parler de TOUTE la culture : un film d’animation d’Europe de l’Est comme blockbuster américain à énorme budget, un récital lyrique comme un nouvel album de rap, la beauté et les tendances sont abordées d’un angle culturel et même les sorties en boîte de nuit et les nouveaux lieux à la mode sont dans nos pages. Enfin, les questions politiques d’actualités sont au coeur de nos articles : covid, #metoo, mémoire, histoire, justice, liberté, identité sont au cœur de nos réflexions à partir des spectacles et œuvres que nous voyons comme critiques. Non seulement nos rédacteurs se proposent être vos guides et de vous aider à choisir dans une offre culturelle large, à Paris, en France, en Europe, mais c’est parce que Toute la Culture brasse large que, dans ses quinze articles quotidiens, le magazine doit avoir un point de vue arrêté sur l’actualité. Et ce point de vue part du principe que l’angle culturel offre une grille de lecture unique et précieuse sur le monde dans lequel nous vivons.
Soyez libres… Cultivez-vous !

Soutenez Toute La Culture
Registration