Danse

Martha Graham Dance Company : la résurrection

29 novembre 2021 | PAR Nicolas Villodre

Pour fêter son départ de la cité azuréenne, Brigitte Lefèvre a fait les choses en grand. Elle a invité la Compagnie de Martha Graham (1894-1991), aujourd’hui dirigée et servie par la danseuse maison Janet Eilber depuis 2005, qui nous a restitué trois pièces de son répertoire et fait découvrir une pièce signés de la chorégraphe Andrea Miller.

Danser la catastrophe

La quatrième édition du festival de danse cannois  placé pour la dernière fois sous la houlette de Brigitte Lefèvre a pour thème la terre. On peut dire aussi que la ville, représentée par son maire, David Lisnard, a mis les femmes à l’honneur, à commencer par l’ex-danseuse de l’Opéra et chorégraphe du Théâtre du silence, qui s’est vu décerner le diplôme de citoyenne d’honneur de Cannes et, naturellement, Rosella Hightower (1920-2008), qui a eu droit à une exposition photographique retraçant la carrière de cette étoile du ballet originaire de l’Oklahoma fondatrice il y a 60 ans de l’École de danse qui porte son nom.

Au moment où la France célèbre la danseuse de music-hall Joséphine Baker, il est heureux de rappeler la contribution des femmes, pour l’une (Rosella Hightower), dans le domaine du ballet, pour l’autre (Martha Graham), dans celui de la danse moderne. L’engagement de Martha Graham était aussi politique, puisque Steps in the Street (1936) était antifasciste. Une réponse sans ambiguïté à l’invitation de Goebbels et de Laban de contribuer aux JO de Berlin – ce qu’acceptèrent de faire les prêtresses de la danse moderne d’outre-Rhin. Graham s’inspira de la réalité de son temps, des conséquences de la Crise de 1929, de la foule de chômeurs et de SDF, des mouvements de ces migrants de l’intérieur. Elle conçut aussi les costumes. La dizaine de jeunes interprètes présents sur l’immense plateau du palais des festivals, à majorité féminine,  méritent d’être cités : So Young An, Laurel Dalley Smith, Natasha M. Diamond Walker, Devin Loh, Marzia Memoli, Anne O’Donnell, Kate Reyes, Anne Souder et Xin Ying.

Danser l’extase

D’Ekstasis (1933), il ne restait trace. Virginie Mécène, danseuse principale et cadre de la compagnie, en proposa une version personnelle. Du solo de légende, si elle n’a pu en respecter la lettre que le temps avait effacée, elle a gardé l’esprit, la technique et l’intensité dramatique. Les images en couleur qui nous restent de la variation Lamentation (1930) interprétée par Martha Graham en personne ont dû lui être fort utiles. D’une part, elle a joué avec le tissu extensible mis au point par Du Pont de Nemours à Jersey, une seconde peau pour la danseuse. Elle en a tiré des effets visuels. Ekstasis est historique également puisque, d’après Martha Graham, c’est cette pièce qui lui permit de développer son langage à base d’un mouvement pelvien – déplaçant le centre de gravité de la danse masculine.

Janet Eilber a laissé carte blanche à la chorégraphe Andrea Miller, fondatrice de la compagnie GALLIM, qui a présenté Scavengers (2021). Ce ballet est écrit dans un style selon nous éloigné de celui de Graham (ou des différentes « périodes » de celle-ci) mais a en commun d’être toujours ancré au sol. La compagnie Graham a humblement servi une pièce dont les pas de deux nous ont paru sombres, sinon expressionnistes, du moins torturés. N’ayant rien de l’épure à laquelle Graham nous a habitué. La superproduction finale, Acts of light (1981) était, par contraste, jubilatoire. Digne d’un show à l’américaine, avec des chorus lines façon Broadway, des couleurs pop, criardes, audacieuses (on pense aux académiques jaune poussin), avec des prouesses athlétiques constantes, épuisantes pour toutes et tous. Les légères entorse à la synchronie d’ensemble n’ont su entamer l’enthousiasme suscité auprès d’un auditorium comble par une troupe de haute volée, bourrée d’énergie.

Le festival de danse de Cannes se tient jusqu’au 12 décembre.

Visuel : Leslie Andrea Williams dans Steps in the Street, extrait de Chronicle, de Martha Graham, photo © Hibbard Nash.

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Nicolas Villodre

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