Danse

« Mamootot » de Ohad Naharin : la pesanteur et la grâce intimes, à Chaillot

« Mamootot » de Ohad Naharin : la pesanteur et la grâce intimes, à Chaillot

11 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

En ouverture de sa série consacrée à la Batsheva Dance Company, le Théâtre de Chaillot présente jusqu’au 12 octobre dans sa petite salle Gémier une pièce de 2003 : Mamootot. Une traversée de la pesanteur du corps qui est une ode aux danseurs.

[rating =4]

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Cet automne parisien est résolument « gaga ». Alors que du côté de l’Opéra de Paris c’est Decadanse que l’on redécouvre avec joie (lire notre article), Chaillot offre une résidence d’octobre à la Batsheva Dance Company et à son directeur, Ohad Naharin, qui sera  d’ailleurs sur place toute la journée du 20 octobre.

Au programme des réjouissances, la dernière pièce du maître du gaga, Venezuela (lire notre article de l’an dernier à Tel-Aviv), une version pour jeune public de Decadanse qui devient « Décalé », Sadeh 21 et la projection du génial film de Tomer Heyman Mr Gaga (lire notre article).

En entrée de ce menu copieux et joyeux Mamootot est un bon témoin de l’inventivité de Ohad Naharin : vécue au plus près en Salle Gemier où le public est disposé tout autour d’un « ring » central, la danse est une bataille qui mêle intime et grandiose, amour du corps et ambivalence face au collectif.

Tout commence avec la solitude du danseur ou plutôt de la danseuse, à la fois souple étoile et pachyderme emprisonnée aussi bien par son costume gris mammouth que par les lois de la gravité. Elle danse comme si sa vie en dépendait. Elle prend son temps et pourtant il y a urgence quand la musique change de rythme de manière surprenante et aléatoire et quand la créature étire le pas en long et en large, écartelée de gravité. Cette tension demeure toute l’heure du spectacle: la grâce du mouvement que jamais Naharin ne refuse à ses danseurs et la pesanteur d’appartenir : à la glaise et au groupe.

Le kibboutz est toujours un peu tragique, mais aussi doux et familier. Tout aussi pachydermique que le corps solitaire, le groupe entre en scène sur la pointe des pattes pour s’asseoir au premier rang dans le public. Les neuf danseurs entrent en scène, portés par une musique hippie, seventies. Ils semblent flotter vers l’utopie tendant plus tard les mains pour emmener le public dans le machine assez infernale. La grande lueur d’espoir vire vite au cauchemar,  au tremblement à terre et sur le flanc et à l’automate. Certains membres du groupe sont laissés-pour-compte, d’autres tombent, d’autres quittent la scène… C’est beau et c’est tragique.

Les solos et duos s’enchaînent, virtuoses, avec une fluidité toujours un peu pressée ou bousculée. Le moment du trio scalpe la peau d’un danseur pour une nudité très expressive, voire expressionniste. Et c’est le deux de la passion et de la complémentarité qui l’emporte, écartelé lui aussi entre grâce de la rencontre et pesanteur de la guerre de chacun contre chacun.

Mamootot, pièce absolument virtuose pour les danseurs se termine sur une image forte et cannibale : ils sont saisis dans le combat et l’étreinte, elle repliée, son coude dans la bouche : pour mordre? . L’enfer est en mouvement chez Ohad Naharin et cet enfer ce sont bien « les autres », surtout si leur harmonie est forcée.

A voir à 19:30 et 21:45 encore les 11 et 12/10/18

Visuel: (c) Gadi Dagon

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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