Danse

Lucinda Childs et Trisha Brown pour la première fois dans un même programme avec « Dance » et « Set and Reset ».

Lucinda Childs et Trisha Brown pour la première fois dans un même programme avec « Dance » et « Set and Reset ».

21 février 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

 

C’est une façon d’entrer parmi les grands classiques du répertoire du XXe siècle : Lucinda Childs et Trisha Brown, les deux figures féminines majeures de la « post modern dance » qui occupèrent durant des décennies à New York le même immeuble, au 541, Broadway, sont unies pour la première fois dans un même programme.

De Porto à Madrid

Il n’y a au monde que le Ballet de Lyon qui puisse offrir cette programmation inédite. Parce qu’il est l’unique compagnie à posséder à son répertoire plusieurs œuvres de l’une et l’autre chorégraphes, pour ne rien dire de celles de Cunningham, Kylian, Forsythe ou Mats Ek qui constituent la plus riche anthologie chorégraphique contemporaine mise en valeur par une seule troupe.
C’est tout d’abord à Porto que le public du Théâtre de Rivoli a eu la primeur de cet ensemble inédit. Et dans la foulée, celui du Théâtre Canal à Madrid où se produit actuellement le Ballet de Lyon. Les deux scènes comptent parmi les plus importantes pour la Danse au Portugal et en Espagne.
Au Théâtre Rivoli, un bâtiment des années 1930 qui a conservé de ses origines une superbe frise Art Déco qui court au-dessus du manteau de scène, le Ballet de Lyon a fait salle comble. Et le public a découvert un répertoire qu’il a rarement l’occasion d’admirer : celui de deux grandes figures de la danse américaine qui n’ont pas connu dans la péninsule ibérique la même audience qu’en France. Il a réservé un accueil d’autant plus chaleureux à la magnifique interprétation de « Dance », quarante ans après sa création, en 1979, et à celle de « Set and Reset » qui vit le jour en 1983, que Lucinda Childs était présente pour saluer. A Madrid, devant des salles prises d’assaut, et en présence du roi Siméon de Bulgarie, le public espagnol, bien plus démonstratif que celui du Portugal, aura fait à son tour un triomphe aux mêmes interprètes et à la chorégraphe.

Complexité diabolique

En portant « Dance » de Lucinda Childs à son répertoire, le Ballet de Lyon a ajouté le plus beau des joyaux à cette couronne de chefs d’œuvre qu’il interprète si magnifiquement sous la direction de Yorgos Loukos. Déjà, par le passé, le Ballet national du Rhin, à l’initiative de son directeur d’alors, Bertrand d’At, avait repris cet ouvrage majeur du XXe siècle et en avait donné une interprétation éblouissante.
Le Ballet national de Lyon n’est évidemment pas en reste.
Ses danseurs – ils sont dix-sept à exécuter les trois volets de « Dance » – sont tous exceptionnels dans un ouvrage dont la complexité diabolique exige une concentration sans faille et une redoutable virtuosité, quand bien même la gestuelle apparaîtrait d’une magnifique simplicité. Tous ont travaillé naguère sous la direction de Lucinda Childs elle-même et de trois danseuses de la chorégraphe américaine ; aujourd’hui, les reprises sont encadrées par les maîtres de ballet de la compagnie qui ont à charge de maintenir le répertoire dans son intégrité.
Les danseurs de Lyon apportent à la chorégraphie une précision éblouissante, une vigueur renouvelée, la spécificité aussi de leurs personnalités dans un ouvrage qui compte parmi les œuvres phares du XXe siècle. Et par leur musicalité, ils se font aussi bien les serviteurs de la chorégraphie que ceux de la musique de Phil Glass.

Fabuleusement belle

Mais il y a plus. Pour « Dance », l’artiste américain Soll LeWitt qui en avait conçu la scénographie avait imaginé de superposer aux danseurs leur image captée, ce qui en 1979 était parfaitement révolutionnaire. La projection de son film ainsi réalisé, simultanément à certaines phrases de la chorégraphie, la magnifie jusqu’à l’ivresse, dilate, exalte l’espace de façon saisissante, conférant aux danseurs, en les dédoublant, une autre dimension proprement fascinante. Ce film avait été tourné avec les interprètes de la création, ceux de 1979. Et depuis, l’image filmée des danseurs ne correspondait évidemment plus à celle des interprètes actuels. Non plus qu’à leur façon de danser qui a depuis beaucoup évolué en quatre décennies et qui, avec des éléments de compagnies françaises qui sont de surcroît de formation classique, se révèle très différente de celle de danseurs américains d’antan formés à la danse contemporaine. Lucinda Childs regrettait fort ces disparités, même si le spectateur avait chaque fois la chance de la découvrir elle-même en image, fabuleusement belle dans le solo qui constitue le deuxième volet de « Dance » et qu’elle avait longtemps interprété elle-même. Ce solo est désormais dansé par Noëllie Conjeaud. Et si rien, ni personne, ne saurait faire oublier la présence magique, presque irréelle de Lucinda Childs dans « Dance », cette danseuse du Ballet de Lyon fait à son tour merveille grâce à sa présence et à sa virtuosité.

Ovations

Ainsi, pour obtenir que « Dance » entrât au répertoire du Ballet de Lyon, Yorgos Loukos a fait tourner un nouveau film. Ce sont désormais les danseurs du Ballet de Lyon que l’on voit à la fois sur le plateau et sur l’écran géant où ils glissent en transparence. Et ce film, magnifiquement recréé, en tous points semblable à l’original et donc aussi magique, est dû au savoir de la cinéaste Marie-Hélène Rebois et de ses collaborateurs, Hélène Louvart, Jocelyne Ruiz, Philippe Perrot et Anne Abeille.
Cela confère une vigueur nouvelle à ce chef d’œuvre qui rencontre enfin un succès à sa mesure. Quarante ans après sa création, comme en ont témoigné à Paris les ovations triomphales qu’il suscita en 2014 et en 2016 au Théâtre de la Ville « Dance », si en avance sur son temps, a définitivement conquis son public partout en Europe.

Théâtre de Rivoli

Fermé durant plusieurs années par un maire de droite obtus qui aujourd’hui recherche des suffrages pour se faire nommer premier ministre, le Théâtre Rivoli, à Porto, désormais dirigé par Tiago Guedes, a été réouvert il y a quelques années pour présenter désormais une trentaine de spectacles chorégraphiques par an au sein d’une saison très éclectique de musique et de théâtre . Une opulente programmation même, qui s’intensifie lors du Festival « Dias da Dança (DDD 2019) » qui aura lieu du 25 avril au 12 mai prochains. Si « Une Maison » de Christian Rizzo ouvre le festival le 27 avril, la manifestation convie des artistes qui eux sont peu connus ou ne le sont pas du tout en France. Et c’est bien évidemment ce qui fait l’intérêt de cette programmation à une époque où trop souvent l’on voit un peu les mêmes productions un peu partout en Europe. Au programme de ces « Dias da Dança », Marta Cerqueira, Joana von Mayer Trindade et Hugo Calhim Cristovao, Alice Ripoll, Linn da Quebrada, Victor Hugo Pontes, Ana Rita Teodoro, Catarina Miranda, Vera Mantero, Anaïsa Lopes, Miguel Pereira, mais encore la compagnie chinoise de Danse Théâtre Tao. Une programmation pour nous très exotique, et qui sans doute va faire accourir à Porto nombre de programmateurs étrangers.

Raphaël de Gubernatis

« Dias da Dança », du 25 avril au 12 mai 2019.
Teatro municipal de Porto-Rivoli et Teatro Campo Alegre. [email protected]
Billeterie 00 351 223 392 201 ou [email protected]

 

Visuel : © Jaime Roque dela Cruz

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Raphaël de Gubernatis

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