Danse
« Les Poupées »: danser le geste créateur du plasticien

« Les Poupées »: danser le geste créateur du plasticien

26 septembre 2020 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival J-365 présente en cette fin de semaine la nouvelle création de Marine Mane – cie In Vitro : Les Poupées, présentée pour la première fois au public au centre culturel de Nouzonville ce samedi matin. Il s’agit pour la chorégraphe de continuer son travail sur le corps, dénominateur commun de l’humain, en questionnant ici le geste créatif au travers du prisme de la vie et de l’œuvre de Michel Nedjar, artiste plasticien très singulier. Le spectacle atteint un bel équilibre entre ses composantes – documentaire, chorégraphique, plastique – avec une très belle recherche corporelle, même si on attendait peut-être une présence plus forte de l’œuvre de Michel Nedjar, quelque peu éclipsée par la dimension biographique de la proposition.

Se pencher sur le travail singulier, libre et fascinant de Michel Nedjar, c’est plonger dans un univers graphique et plastique explosif, étrange, fait de matières et de couleurs, de formes à la lisière du reconnaissable, de totems inquiétants. Issu d’une famille de tailleurs, il a su trouver une voie autonome, hors normes, qui s’incarne par le tissu le plus souvent. Ses poupées, faites d’un assemblage hétéroclite de matériaux récupérés, plus ou moins anthropomorphes, sont autant d’effigies inquiétantes qui trouvent de puissantes résonances dans l’âme du regardeur.

Marine Mane a entrepris un travail de recherche en captant des entretiens avec Michel Nedjar, qui sont autant de confessions sur le chemin qui l’a amené à se libérer des codes sociaux et esthétiques pour trouver son chemin, comme homme et comme artiste. De ce matériau, elle utilise des extraits sonores qui viennent éclairer son spectacle, mais elle en tire surtout la substance de son propre geste créatif.

La traversée de l’histoire de Michel Nedjar se fait par étapes successives, qui sont autant de révélations libératrices : l’école, le jardin, la matière, puis enfin l’atelier, qui est donné ici comme le bout du chemin, le lieu – physique et psychique – de l’accomplissement de soi, où s’incarne le « coudrage ». A chaque phase correspond une découverte plastique, en regard d’un jeu corporel de plus en plus libre, la chorégraphie se faisant plus expansive, plus explosive.

En effet, Marine Mane reste essentiellement une chorégraphe, et elle donne ici à voir une mise en corps et en mouvement qui dit l’autonomisation, l’émancipation. Claire Malchrowicz, la danseuse au sein du binôme d’interprètes en scène, porte au premier plan cette partition, des frémissements de la découverte jusqu’à l’accomplissement de l’artiste arrivé à sa pleine maturité. C’est beau, sensible, incarné. Vincent Fortemp, qui partage la scène avec elle, tout plasticien qu’il est, participe lui aussi de cette mise en corps, en se mettant parfois au diapason de la danseuse, dans un dialogue fragile et émouvant, mais surtout en s’engageant lui-même, en direct, dans un geste de création plastique où son corps se mobilise au service de la matière qu’il travaille.

C’est, paradoxalement, à cet endroit de la création plastique, qu’on reste un peu sur sa faim en tant que spectateur. Cela n’est pas à dire que ce que produit Vincent Fortemp n’est pas intéressant, et voir le processus créatif même s’incarner sous ses yeux est une expérience toujours fascinante. Mais les œuvres plastiques et graphiques ne sont pas si nombreuses dans le spectacle, au final, et les poupées qui donnent leur nom au spectacle assez peu présentes. Relativement à son sujet, et étant donné son titre et sa distribution, Les Poupées donnait à espérer qu’on en verrait davantage sous cet angle. On peut le regretter, la scénographie élégante et dépouillée aurait parfaitement mis en valeur des exemples plus nombreux du travail de Michel Nedjar…

En définitive, c’est plutôt une biographie intime de l’artiste qui se dessine ici, moins qu’une radiographie de son œuvre. On perçoit des bribes de ses relations familiales, du choc initial qui l’a peut-être mené sur sa voie de traverse, de l’incarnation de son idéal de vie dans son atelier parisien. C’est intéressant, et cette traversée finalement très humaine et intime du geste d’un artiste, saisi par le medium d’autres artistes, est une expérience enrichissante, avec des dehors agréables et bien pensés.

Après la série de représentations au J-365, Les Poupées devrait tourner à l’Espace 110 à Illzach, puis au festival MOMIX, au Nouveau Relax à Chaumont…

Conception et direction – Marine Mane | Analyse du mouvement – Claire Malchrowicz | Interprétation – Claire Malchrowicz, Vincent Fortemps | Création sonore – Margaux Robin | Lumière – Auriane Durand| Scénographie – Amélie Kiritzé Topor |Costumes – Patricia cazergues | Régie générale – Margaux Robin

Photo: (c) cie In Vitro

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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